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22/12/2011

Enfin un autre son de cloche dans un journal français!

Côte d'Ivoire : coup d'Etat contre Laurent Gbagbo ?

 
Jeudi 22 Décembre 2011-Marianne-par Alain Léauthier
 

Un coup d’État contre Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire ? Jusqu’à présent la thèse prospérait surtout dans les milieux proches du président déchu, désormais entre les mains de la Cour pénale internationale CPI), et dans quelques cercles panafricanistes dont l’audience dépasse rarement les réunions de la gauche radicale. Elle fait aujourd’hui l’objet d’un livre réclamé par un nombre croissant de libraires, du moins en France, puisqu’il semble en revanche quasiment introuvable à Abidjan.

 

Côte d'Ivoire : coup d'Etat contre Laurent Gbagbo ?Au terme d’une enquête de plusieurs mois, le journaliste franco-camerounais Charles Onana entend démontrer que la chute de Laurent Gbagbo était programmée de longue date : par Paris, par certains chefs d’État voisins étroitement liés à la France, notamment Blaise Campaoré, le président burkinabé peu réputé pour sa fibre démocratique, et enfin par les ex-rebelles du Nord sur lesquels Alassane Ouattara s’est appuyé pour prendre le pouvoir. À ceux qui lui reprocheront une vision trop « complotiste », Onana rétorque qu’il ne s’agit pas en l’occurrence d’une vulgaire barbouzerie, comme l’Afrique en a connu tant, mais d’une option d’État : un président trop indépendant à la tête d’un pays considéré, à bien des égards, comme stratégique, gênait. Il fallait donc le « dégager ».

Auteur de plusieurs ouvrages sur l’Afrique et notamment le Rwanda et la RDC (Congo-Kinshasa), le journaliste ne nourrissait aucun préjugé particulier à l’égard des divers acteurs du drame. S’il attaque durement la France dans le cas ivoirien, il a refusé d’enfiler les patins de la pensée unique lors du génocide rwandais et, ainsi n’assimile-t-il pas le rôle de l’armée française à celui de la Wehrmacht.

 

Le livre décortique plusieurs épisodes troublants des relations franco-ivoiriennes et dresse un portrait très à charge contre le nouveau maître de la Côte d’Ivoire. Alassane Ouattara y est croqué sous les traits d’un opportuniste, intrigant et cynique, prêt à toutes les alliances pour parvenir à ses fins. On peut ne pas adhérer à l’ensemble mais l’ouvrage d’Onana a le mérite d’éclairer différemment la crise ivoirienne dont les racines remontent  aux lendemains de l’indépendance.

Il paraît au moment où la victoire militaire de Ouattara, acquise uniquement grâce à l’intervention de la France, se double d’un triomphe politique aux élections législatives qui se sont tenues le 11 décembre dernier. Avec 127 députés sur 255, le Rassemblement des Républicains de Côte d’Ivoire (RDR), son parti, obtient la majorité absolue dans la nouvelle Assemblée et pourrait le cas échéant se passer de l’aide du PDCI, le vieux parti houphouëtiste d’Henri Konan Bédié, son allié à la présidentielle. Ce peut être une source de tension. Il y a en bien d’autres dans le pays. Le 19 décembre, plusieurs civils ont ainsi été abattus par des membres des FRCI, le nouveau nom donné aux ex-forces rebelles, dans une commune de l’ouest du pays.

 

Après les massacres à grande échelle commis par les ex-rebelles lors de leur offensive au mois d’avril dernier, la région n’a toujours pas retrouvé la paix. Et en dépit de promesses répétées, Alassane Ouattara n’a toujours pas validé l’arrestation de ceux de ses anciens alliés qui se seraient rendus coupables de crimes de guerre. La lecture du livre d’Onana tombe donc à point nommé pour mieux comprendre le parcours et les motivations de celui qui rendra visite à son ami Nicolas Sarkozy au début de l’an prochain. Marianne2 vous propose de larges extraits de deux chapitres.

 

Le 6 novembre 2004, deux avions Sukhoï 25 appartenant aux forces armées ivoiriennes (FANCI) et pilotés par des mercenaires biélorusses bombardent le camp militaire français du lycée Descartes à Bouaké causant la mort de neuf soldats français et d’un civil américain. Trente-huit soldats français seront également blessés au cours de cette attaque. À Paris, on accuse immédiatement le chef de l’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo, d’être à l’origine de cet acte criminel.

 

Une décision du président Jacques Chirac est aussitôt transmise par Michèle Alliot-Marie au chef d’état-major des armées, le général Henri Bentegeat, l’autorisant à détruire l’aviation ivoirienne. Peu après, deux MI 24 et deux Sukhoï 25 sont rendus inopérants. Tout laisse croire à cet instant que la riposte française est légitime. Simplement, un problème se pose. Au lieu de rechercher les auteurs de l’attaque contre les soldats français afin de les mettre à la disposition de la justice, les autorités françaises les laissent s’enfuir vers le Togo puis hors d’Afrique.

 

Dans la période qui précède le bombardement, la Côte d’Ivoire est coupée en deux. Toute la partie nord du pays se trouve sous le contrôle des forces rebelles pro-Ouattara. Le Sud, incluant Abidjan, est la seule zone placée sous l’autorité des forces gouvernementales. Entre les deux, il y a ce qu’on qualifie de « zone de confiance », placée sous le contrôle de l’armée française. Malgré ce grave problème de partition de fait du pays et d’occupation illégale d’une partie du territoire par les rebelles, « la communauté internationale », c’est-à-dire essentiellement pour l’occasion les États-Unis et la France, presse néanmoins Laurent Gbagbo dont le mandat arrive à expiration d’organiser les élections présidentielles en 2005. (…)

 

L’accord d’Accra III du 30 juillet 2004 exige pourtant que les rebelles procèdent au désarment au plus tard le 15 octobre de la même année. Lorsque la date butoir arrive, les rebelles d’Alassane Ouattara ne sont ni blâmés ni sanctionnés pour non respect de leurs engagements. Laurent Gbagbo comprend alors qu’il n’a plus le choix. Le président choisit de reconquérir militairement le Nord du pays devenu un bastion des forces rebelles.

 

Le 2 novembre 2004, le colonel Mangou qui dirige les opérations des forces gouvernementales sur le terrain, informe un officier supérieur français de l’imminence d’une offensive contre les rebelles.

 

Dans la même journée, on assiste à un déploiement des avions Soukhoï 25 à l’aéroport de Yamoussoukro. À quelques pas de là, un avion Antonov 12 immatriculé TU VMA procède au déchargement du matériel de combat. Il effectue plusieurs rotations entre Abidjan et Yamoussoukro pour livrer des armes et des munitions aux soldats de l’armée ivoirienne. C’est alors que l’ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, Monsieur Gildas Le Lidec, et le général de la force Licorne, Henri Poncet, décident de se rendre chez le président Gbagbo pour essayer de le dissuader de mener cette offensive contre les rebelles. Ils essuient un refus : le chef de l’Etat ivoirien n’a pas l’intention de reculer. Le lendemain, 3 novembre vers 11h15, peu après le conseil des ministres à Paris, le président Jacques Chirac, déjà informé, téléphone directement au président Laurent Gbagbo pour le mettre en garde contre le risque d’incidents graves entre les troupes ivoiriennes FANCI et les forces françaises de la Licorne. 

 

Mécontent de la fermeté qu’affiche son homologue Laurent Gbagbo, le président Chirac élève la voix oubliant vite que son interlocuteur est attentif à la fois à la forme et au contenu de son propos. Soudain, le président Gbagbo, qui l’écoute depuis un moment, l’interrompt et lui dit que sa décision de lancer l’offensive est déjà prise, qu’il souhaitait simplement l’en informer. Il raccroche le combiné. Le président Gbagbo explique : « Après cet échange avec Jacques Chirac, nous avons décidé de conduire l’attaque contre les rebelles avant la date effective afin que la France ne puisse pas réagir contre notre initiative militaire »

 

Pourtant, quelques jours avant l’offensive de l’armée ivoirienne, les officiers français étaient déjà au courant, du fait des indiscrétions des officiers ivoiriens, des préparatifs de l’attaque contre les rebelles  (….)

 

Dans la matinée du 4 novembre 2004, l’offensive est donc lancée contre les rebelles. Elle porte exclusivement sur des objectifs militaires des Forces Armées des Forces Nouvelles situés dans la région de Bouaké.

 

Le lendemain, l’offensive ivoirienne se poursuit dans la zone des rebelles. Les Sukoï 25 et les MI 24 pilonnent les positions militaires rebelles. Un rapport confidentiel de l’ONUCI daté du 9 novembre 2004 souligne que les bombardements de l’armée ivoirienne ont atteint des cibles militaires. Selon des sources proches de l’ONUCI, « il suffisait d’un jour supplémentaire de bombardements de l’armée ivoirienne et la rébellion du Nord aurait été complètement anéantie ». Cette perspective était inacceptable pour l’Élysée.

 

C’est dans ce contexte de tension et de parti pris politique que survient l’attaque contre le cantonnement français le 6 novembre 2004 à Bouaké. 

 

Qui a donné l’ordre de bombarder le camp français de Bouaké et dans quel objectif ? Selon les informations en notre possession, le président Laurent Gbagbo semble n’avoir pas même été informé de ce qui allait réellement se produire ce jour-là (….) Le bombardement du camp français fut un acte délibéré et fortement suggéré aux pilotes mercenaires pour incriminer monsieur Gbagbo. Dans quel intérêt Laurent Gbagbo, qui cherchait des voies d’apaisement avec la France, aurait-il poussé ses soldats à commettre un tel acte contre des militaires français ? Il est évident que même un piètre sous-officier rongé par la mégalomanie n’aurait jamais envisagé de bombarder un campement de soldats français à ce moment-là.

 

Le général Poncet, contrairement à ce qu’il a avancé un temps dans la presse, sait qui a donné l’ordre de tirer sur le lycée Descartes à Bouaké.

 

Revenons sur le déroulement des faits et l’on comprendra davantage l’étrange attitude des autorités françaises. Dès le 2 novembre 2004, lorsque les Sukhoï 25 arrivent à l’aéroport de Yamoussoukro, un détachement de recherche du 2ème régiment de Hussards reçoit l’ordre de les surveiller. Deux équipes, se relayant chaque jour, auront ainsi les yeux rivés sur le tarmac. Elles notent, filment et relèvent tous les détails susceptibles de fournir des indications sur les actions des Sukhoï 25. Les Français réussissent même à photographier les pilotes des Sukhoï 25 ainsi qu’une partie du personnel navigant. Toutes ces données sont envoyées au bureau de renseignement G2 du PCIAT (Poste de Commandement Interarmées de Théâtre) à Abidjan. Les mêmes informations sont également transmises au bureau du chef d’état-major des armées à Paris ainsi qu’à la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) et à la DRM (Direction du Renseignement Militaire). Nul ne peut donc prétendre que l’information n’est pas disponible sur les Sukhoï 25 et sur leur personnel. 

 

Lorsque l’attaque est achevée, la première décision qui vient de Paris est la destruction des Sukhoï 25 et pas une demande d’arrestation du commando qui vient de liquider les militaires français et d’en blesser d’autres. D’ailleurs, l’ordre de destruction des Sukhoï ivoiriens a été diversement apprécié au sein de la Force Licorne.

 

Dans la tension et la confusion qui règnent autour de la mort des soldats français à Bouaké, certains officiers se rendent vite compte, à leur grand étonnement, que le pouvoir politique n’est pas très intéressé de voir une enquête s’ouvrir sur cette attaque particulièrement brutale.

Le lendemain, 7 novembre, le général Poncet et ses hommes arrêtent neuf ressortissants ukrainiens, quatre ressortissants biélorusses et deux ressortissants russes. Au total, quinze personnes suspectes sont immédiatement placées en rétention dans un hangar par les militaires français. 

 

Alors qu’un gendarme du commandement des opérations spéciales tente, avec quelques militaires, de les interroger pour en savoir davantage sur leur responsabilité éventuelle dans le bombardement contre le lycée Descartes, un ordre venant du Quai d’Orsay exige la libération immédiate des mercenaires slaves détenus par les Français. « Pour demander l’extradition de ces ressortissants, il aurait fallu qu’un mandat international soit délivré. Cela n’a pas été le cas. A l’époque, nous n’avions aucun élément de preuve, les photos par exemple n’étaient pas déterminantes. Nous n’avions donc rien à leur reprocher » expliquera le ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie. Ses propos font bondir les experts et certains militaires (…)

 

Prétendre que la France avait besoin d’un mandat d’arrêt international pour procéder à l’arrestation des suspects n’est pas totalement exact car la loi du 14 avril 2003 réprimant l’activité des mercenaires offrait une singulière opportunité d’auditionner ces personnes qui avaient, pour certaines, participé au transport de munitions de l’avion Antonov 12 et pour d’autres, des liens avec les pilotes des Sukhoï 25. En outre, affirmer qu’il n’y avait rien à leur reprocher signifie au moins que les informations accumulées par les militaires et les services de renseignements français étaient sans intérêt, au plus qu’elles n’avaient aucun lien avec le bombardement de Bouaké.

 

Le 11 novembre 2004, à la demande expresse de l’ambassadeur de France, les Français remettent, sans trop renâcler, les quinze mercenaires aux autorités consulaires russes. Après cet épisode particulièrement confus, les autorités françaises s’illustrent à nouveau en laissant, cette fois, les pilotes du Sukhoï 25 s’évader. Que s’est-il passé ? Quelques jours après le bombardement, les auteurs s’éclipsent clandestinement vers le Togo, pays voisin de la Côte d’Ivoire. Au cours d’un contrôle routier à la frontière du Ghana et du Togo, ils sont arrêtés à bord d’un car par les forces de police togolaises (…)

 

Au vu des éléments, le ministre de l’Intérieur togolais, qui remarque la fébrilité des services de renseignement français à l’annonce des ces arrestations, cherche à comprendre pourquoi la France ne s’empresse pas d’exiger l’extradition des suspects biélorusses afin que la justice française fasse la lumière au plus vite sur cette étrange affaire. Ne voyant rien venir, les autorités togolaises se lassent de garder indéfiniment les Biélorusses en prison.

 

Selon certains observateurs, le comportement des autorités françaises dans ce dossier est plus que troublant. Elles vont d’ailleurs multiplier à l’infini les obstacles au travail des juges. Ceci nous a été confirmé par la juge Brigitte Raynaud qui était chargée, dès le début, du dossier (…)

 

La première personne qui ne montre pas une franche détermination à connaître les auteurs et les commanditaires de l’attaque du lycée Descartes est bien la ministre Michèle Alliot-Marie.

 

Pourquoi la ministre, Michèle Alliot-Marie, a-t-elle laissé s’évader les auteurs du bombardement de Bouaké alors qu’ils étaient arrêtés par les autorités togolaises et mis à la disposition des autorités françaises ? Pourquoi n’a-t-elle pas facilité le travail de la justice française alors que celle-ci était disposée à tirer cette affaire au clair ? Pourquoi avoir refusé de faire une autopsie des corps des militaires pour aider la justice à démasquer éventuellement le président Gbagbo ? Pourquoi avoir inversé les corps des soldats dans les cercueils au point d’ajouter à la douleur des familles, un traumatisme inutile ? Pourquoi ne veut-on pas connaître qui a ordonné le bombardement de Bouaké ? Pourquoi l’Elysée n’a jamais encouragé la déclassification de tous les documents demandés par les juges s’il n’y a rien à craindre de son côté ?

 

 A qui la vérité sur cette affaire pose réellement problème ? Il faut avouer que ce n’est certainement pas au président Laurent Gbagbo. Il nous a confié : « Nous ne savons pas dans quelles circonstances précises les neuf Français ont trouvé la mort. L’ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, Monsieur Le Lidec m’avait téléphoné pour m’annoncer que les Biélorusses avaient été arrêtés à Abidjan par les militaires français. J’étais donc très heureux de savoir qu’ils étaient aux arrêts et surtout que la vérité allait éclater. Nous avons cru que nous allions savoir pourquoi les soldats français avaient été tués et qui avait donné l’ordre de commettre un tel acte. J’ai finalement appris qu’ils avaient été libérés par les Français et nous n’avons jamais reçu le moindre procès-verbal d’audition les concernant ni des éléments d’une enquête préliminaire sur leur arrestation en Côte d’Ivoire. J’ai par la suite appris qu’ils avaient été arrêtés au Togo et que le ministre de l’Intérieur du Togo les avait entendus. Ce dernier aurait essayé en vain de joindre les ministres français de la Défense et de l’Intérieur pour obtenir l’extradition des suspects biélorusses. Jusqu’ici, nous ne savons toujours pas qui a tué les soldats français ni pourquoi ils ont été tués. Ceci signifie qu’on peut formuler des hypothèses sur cette affaire ».

 

marianne2.fr

20:07 Écrit par Shlomit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bouaké, alliot-marie, sukoï, mangou, poncet, chirac | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | Pin it! | | |

09/11/2011

Novembre 2004, version française

 France Côte-D’ivoire Bouaké, l’enquête sabotée…

 

4 novembre 2011

 
Par THOMAS HOFNUNG in Liberation.fr

 

Le 6 novembre 2004, la base française est bombardée par l’aviation de Gbagbo. Neuf militaires sont tués. Face à l’inertie de la justice, des soldats et des familles de victimes rompent le silence.

 

Nicolas Sarkozy pourrait lâcher sa ministre et remanier le gouvernement avant mardi.
C’était il y a sept ans, autant dire hier pour ce soldat qui a requis l’anonymat. «Il y a quelques jours, raconte-t-il, un avion est passé au-dessus de ma maison, dans le Sud-Ouest, je me suis tout de suite accroupi pour me planquer. Ma femme a été obligée de me prendre dans ses bras pour me calmer.» Le 6 novembre 2004, cet homme, aujourd’hui trentenaire, était consigné sur la base militaire française de Bouaké, quand un avion du régime de Laurent Gbagbo a lâché deux paniers de roquettes. Bilan : neuf morts et une quarantaine de blessés parmi les soldats français, dont une dizaine grièvement. La plus lourde perte pour l’armée depuis l’attentat contre l’immeuble Drakkar, à Beyrouth, en 1983.

 

Déployés au sein de la force de maintien de la paix Licorne, ces militaires s’attendaient à tout. Sauf à être ciblés. «A mes côtés, quatre de mes camarades sont décédés, ils ont involontairement sauvé ma vie en faisant écran avec leurs corps», se souvient-il. Invalide de guerre, il porte une vingtaine de cicatrices sur le corps, et a sauvé de justesse son bras gauche. «Je ne suis plus que la moitié d’un soldat», souffle-t-il.

 

Mais pourquoi ses frères d’armes sont-ils morts ? Pourquoi ont-ils été sciemment visés par un avion du président Gbagbo ? Sept ans après les faits, les survivants, et les proches des victimes, ne le savent toujours pas. Entravée dès le départ, l’enquête diligentée par la justice française, suite à une plainte contre X pour assassinat et tentatives d’assassinat déposée début 2005 par des familles, est au point mort. Le juge du tribunal aux armées de Paris, Frédéric Digne, est souffrant depuis des mois. Quand son mandat s’achèvera l’an prochain, il sera le troisième magistrat à quitter son poste sans avoir pu clore l’instruction. Un quatrième prendra la suite et devra redémarrer de zéro.

 

En colère ou dépités, les familles et une poignée de soldats ont décidé de rompre le silence. «On attend. On a l’impression que cela n’aboutira jamais», déplore Michèle Decuypère, la sœur de l’un des neuf soldats tués. La mère d’un autre, Josette Tilloy, va plus loin : «On essaie petit à petit d’étouffer l’affaire. Habitant à Cherbourg, je vois bien la façon dont l’enquête sur l’attentat de Karachi [qui a visé en 2002 des employés de la Direction des constructions navales, dont le siège est à Cherbourg, ndlr] progresse, contrairement à l’enquête sur l’attaque de Bouaké.»

 

Le camp Gbagbo passe à l’offensive

 

Tous sont d’autant plus révoltés que les militaires français ne faisaient pas action de combat. «Nous n’étions pas en guerre en Côte-d’Ivoire, à l’inverse de ce qui se passe en Afghanistan, dit un ancien soldat de Licorne qui a requis l’anonymat. Notre campement, installé dans le lycée Descartes de Bouaké, était signalé par un grand drapeau français bien visible depuis le ciel.» De plus, les forces de l’ex-président Gbagbo (déchu en avril) avaient eu tout le loisir de repérer les lieux : cela faisait deux jours qu’elles bombardaient en toute impunité des positions tenues par les rebelles dans la ville.

Le 4 novembre 2004, en violation d’un accord de cessez-le-feu signé par les parties au conflit, le camp Gbagbo passait à l’offensive. Le chef de l’Etat ivoirien était décidé à en finir avec les rebelles qui, après avoir tenté de le renverser en septembre 2002, s’étaient emparés de la moitié nord du pays. Les forces d’interposition – soldats français de Licorne et Casques bleus de l’ONU – restaient l’arme au pied. Jusqu’au bombardement du lycée Descartes.

 

Après le raid meurtrier de l’aviation de Laurent Gbagbo, les forces françaises recevaient l’ordre de passer à l’action. En quelques heures, la quasi-totalité de la flotte militaire d’Abidjan était détruite. Le régime ripostait en appelant les «patriotes» ivoiriens à se soulever contre l’ancienne puissance coloniale. Attaqués, des milliers de Français, mais aussi d’Européens, étaient évacués en urgence par l’armée française, tandis que plusieurs dizaines d’Ivoiriens trouvaient la mort durant cette vague sans précédent de violences.

 

Au beau milieu de la tourmente, les corps des victimes du bombardement de Bouaké étaient rapatriés vers la France et une cérémonie solennelle était organisée aux Invalides, à Paris, en présence du président Jacques Chirac. Par la suite, on apprendrait que les victimes avaient été placées dans leurs cercueils dans leurs tenues sanguinolentes et enterrées sans qu’aucune autopsie ne soit pratiquée. Pis : les corps de deux soldats ont même été inversés dans la précipitation. C’est Josette Tilloy qui fera cette macabre découverte en demandant, des mois plus tard, à la première juge d’instruction chargée de ce dossier, Brigitte Raynaud, de pouvoir voir des photos du corps de son fils.

 

Dans ce chaos, il aurait semblé évident que les pilotes et copilotes responsables du bombardement réussissent à s’échapper sans encombre. Pas le moins du monde. Durant plusieurs jours, la France a eu à sa disposition les mercenaires pilotant les aéronefs et les techniciens chargés de leur préparation et de leur entretien – des Biélorusses et des Ukrainiens. Mais elle les a laissés sciemment filer.

 

Des mercenaires volatilisés

 

A l’aéroport d’Abidjan, une dizaine de techniciens ont en effet été interpellés par les forces françaises dans les heures qui ont suivi le raid meurtrier, avant d’être relâchés peu après sur ordre de Paris. Mais ce n’est pas tout. Quelques jours plus tard, un groupe de Biélorusses était arrêté au Togo par les autorités locales. Celles-ci s’empressaient de prévenir le gouvernement français, allant même jusqu’à fournir les photocopies des passeports des suspects. Parmi eux, les pilotes des deux Sukhoï de fabrication soviétique qui avaient opéré au-dessus de Bouaké. Mais la France faisait aussitôt savoir qu’elle n’était pas intéressée. Et les mercenaires, pris en charge à Lomé par un négociant d’armes français, Robert Montoya, se volatilisaient tranquillement dans la nature

 

Pourquoi une telle décision ? «J’entends encore Michèle Alliot-Marie [à l’époque ministre de la Défense, ndlr] me dire, sur mon lit d’hôpital, que tout serait mis en œuvre pour faire la lumière sur cette affaire et punir les responsables du bombardement», dit un autre soldat de Licorne. Grièvement blessé, il est employé aujourd’hui au sein de l’administration de l’armée, après une longue convalescence et une cinquantaine d’opérations pour éviter une amputation. A la suite d’une dizaine de militaires de Licorne, Michèle Alliot-Marie a été entendue par la justice, ainsi que Dominique de Villepin, ministre de l’Intérieur, en novembre 2004. Ce dernier a adopté une ligne de défense qui a le mérite de la simplicité : il ne se souvient pas avoir été prévenu par ses services de l’arrestation des mercenaires au Togo. «Comme Jacques Chirac, il a la mémoire qui flanche, mais pas nous», lâche Edwige Laliche, la mère d’une des victimes.

 

En 2006, Michèle Alliot-Marie avait pour sa part assuré à Libération que les pilotes, malgré les centaines de photos prises sur place par les services français, n’avaient pas encore été identifiés lors de leur arrestation au Togo. Une argumentation qui fait bondir l’avocat Jean Balan, qui représente plusieurs familles. «C’est archifaux ! Les mercenaires avaient été photographiés sous toutes les coutures en Côte-d’Ivoire et identifiés par les services de renseignement, qui ont fait un travail formidable. Michèle Alliot-Marie a donné un ordre net et précis : “Libérez-les sans les interroger.” » Il ajoute : «Dans ce dossier, je pèse mes mots, elle a menti en permanence et à tout le monde, aux soldats, aux familles et – sous serment – à la justice.» Jean Balan envisage de demander aux familles de porter plainte contre l’ex-ministre devant la Haute Cour de justice.

 

Entendue par la juge Florence Michon en mai 2010, Michèle Alliot-Marie avait également justifié l’attitude des autorités françaises par l’absence de «base juridique»,autorisant l’interrogatoire des Biélorusses. Ce à quoi la magistrate, qui a instruit l’affaire entre 2006 et 2010, rétorquait vivement : «Nous vous faisons observer que l’appréciation des éléments de preuve relevait non pas des services du ministère de la Défense, mais de l’autorité judiciaire qui était déjà saisie, et à qui il aurait été utile de fournir toutes les informations nécessaires, en temps utile.»

 

Un ex-gendarme de l’Elysée au cœur de l’affaire

 

Que cache la France ? En ayant laissé s’échapper les mercenaires slaves, a-t-elle voulu éviter un grand déballage du plus mauvais effet sur ses turpitudes en Côte-d’Ivoire ? Entendu également par la justice, le commandant de la force Licorne de l’époque, le général Henri Poncet, a révélé qu’il était parfaitement informé des préparatifs de l’offensive militaire du camp Gbagbo. Au point que certains observateurs se demandent si la France n’a pas facilité les opérations du pouvoir d’Abidjan pour en finir avec les rebelles du nord de la Côte-d’Ivoire. Que savait, par ailleurs, la France du rôle clé joué par Robert Montoya dans cette affaire ? Cet ancien gendarme de l’Elysée sous François Mitterrand, reconverti dans le négoce d’armes, a servi d’intermédiaire entre une firme biélorusse et le régime de Gbagbo pour lui fournir les aéronefs et les équipages nécessaires à son offensive. Autre hypothèse : Paris aurait laissé Gbagbo attaquer pour mieux le piéger et favoriser un coup d’Etat militaire à Abidjan.


Face à une enquête au point mort, les familles et les survivants du bombardement de Bouaké en sont réduits aux conjectures. Me Jean Balan a demandé que Laurent Gbagbo, assigné à résidence dans le nord du pays, soit entendu. Et que les mandats d’arrêt lancés contre les copilotes ivoiriens des deux Sukhoï, promus par l’ex-président ivoirien après le raid de Bouaké, soient exécutés.

 

«Je ne réclame pas d’indemnisation, mais un procès, même s’il doit se terminer par un non-lieu», déclare le soldat installé dans le Sud-Ouest. L’armée lui verse une pension d’invalidité et lui fournit un emploi. Il a reconstruit sa vie, s’est marié, a deux enfants. «Je voudrais juste comprendre pourquoi mes camarades sont morts ou pourquoi un copain de 19 ans a perdu sa jambe. J’aimerais pouvoir me dire : « Ça y est, c’est terminé. »

 

Lundi 7 Novembre 2011

 

16:34 Écrit par Shlomit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : bouaké, alliot-marie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | Pin it! | | |