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20/10/2016

Régis Debray : « Non, M. le Président, pour moi, la France n’a pas disparu »

L’écrivain et philosophe réagit aux propos que François Hollande lui prête dans le livre « Un président, ça ne devrait pas dire ça… ».

voir l'article Wikipedia qui lui est consacré


 LE MONDE | 

Comment se faire lourdement défoncer. Régis Debray enterre le malheureux François Hollande à petites pelletées. Dont chacune a le poids du béton.
On n'a même plus le cœur à jubiler.


« Monsieur le Président,

La coutume est aujourd'hui de ne pas lire les livres eux-mêmes, mais ce qu'il en est dit dans le journal. Cela fait gagner du temps, mais expose à certaines bévues. C'est là un penchant particulièrement propre à un certain milieu journalistique (il y a heureusement de nombreuses et belles exceptions). J'aurais donc pu passer outre puisque tel est votre milieu de fréquentation, mais le propos que vous tenez à mon endroit dans la dernière en date de vos interviews, sans doute cueillie au vol dans une gazette, me fait souci parce que, dans la bouche d'un président de la République encore en exercice, la bévue reçoit comme un sceau officiel.

Je vous cite : " Quant aux élites intellectuelles, on ne peut pas dire qu'elles soient très passionnées par l'idée de la France. Ou alors, c'est une espèce de culture nostalgique, à la Régis Debray, sur le thème : «La France a disparu...» " (Un président ne devrait pas dire ça..., chap. VII). J'ai tenté d'expliquer dans maints ouvrages, à grand renfort d'exemples historiques, que ce que l'on appelle vulgairement nostalgie n'est pas ce qui tire en arrière, mais ce qui pousse en avant les hommes d'action, et en particulier les révolutionnaires.

Vous n'avez guère eu l'occasion, paix et bonheur obligent, de fréquenter cette espèce assez singulière, qui vous aurait permis de vérifier par vous-même le constat de Péguy : " Une révolution est un reculement de tradition, l'appel d'une tradition moins parfaite à une tradition plus parfaite... " Mais les réformistes non plus n'échappent pas à cette loi générale, celle du progrès humain.

L'humanité a l'étoffe du temps, elle n'est rien dans l'instant, et c'est le souvenir réactualisé du mémorable qui la fait à chaque reprise avancer. Par chance pour notre pays, les révolutionnaires de 1789 ont eu la " nostalgie " de la République romaine, et les progressistes contemporains, que j'ai eu la chance de rencontrer, parlaient souvent de Léon Blum comme d'un modèle à égaler. Ils auraient pu, par exemple, s'ils avaient été aux affaires au printemps dernier, commémorer dignement le quatre-vingtième anniversaire du Front populaire, ainsi que des grèves et mobilisations qui l'ont rendu possible. Cela ne m'aurait pas paru passéiste, mais prometteur.

Me prêter en outre l'idée que " la France a disparu ", quand elle connaît tout bonnement une métamorphose, c'est m'attribuer une sottise proche de la calomnie. Me doutant bien que vos occupations vous interdisent de prendre connaissance des travaux philosophiques du moment, et n'ayant pas l'honneur de fréquenter l'Elysée depuis de très nombreuses années, je me résous à éclairer votre lanterne par voie de presse, comme vous éclairez la nôtre.

Le point de fait est minuscule, mais j'espère, ce faisant, pouvoir prévenir tout autre raccourci de plus grande envergure, qui ne manquerait pas d'égarer vos éventuels lecteurs.

Veuillez croire, Monsieur le Président, à mes sentiments respectueusement républicains.

Régis Debray»

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L'analyse du Point

La leçon d'histoire de Régis Debray à François Hollande

Le philosophe a peu goûté la manière dont le chef de l'État a résumé sa pensée dans "Un président ne devrait pas dire ça...". Une sottise, lui rétorque-t-il.

Publié le  | Le Point.fr

Régis Debray a écrit à François Hollande, mécontent d'être cité dans l'ouvrage publié par deux journalistes du Monde. Car le philosophe a peu goûté la manière dont François Hollande a résumé sa pensée. « Quant aux élites intellectuelles, on ne peut pas dire qu'elles soient très passionnées par l'idée de la France, juge ainsi le chef de l'État. Ou alors c'est une espèce de culture nostalgique, à la Régis Debray, sur le thème : La France a disparu... »

« Monsieur le Président, la coutume est aujourd'hui de ne pas lire les livres eux-mêmes, mais ce qu'il en est dit dans le journal. Cela fait gagner du temps, mais expose à certaines bévues », lui rétorque l'intellectuel dans cette lettre ouverte publiée dans Le Monde. « J'ai tenté d'expliquer dans maints ouvrages, à grand renfort d'exemples historiques, que ce que l'on appelle vulgairement nostalgie n'est pas ce qui tire en arrière, mais ce qui pousse en avant les hommes d'action et, en particulier, les révolutionnaires. »

« Vous n'avez guère eu l'occasion, paix et bonheur obligent, de fréquenter cette espèce assez singulière, qui vous aurait permis de vérifier par vous-même le constat de Péguy : Une révolution est un reculement de tradition, l'appel d'une tradition moins parfaite à une tradition plus parfaite... Mais les réformistes non plus n'échappent pas à cette loi générale, celle du progrès humain », ironise l'écrivain. « L'humanité a l'étoffe du temps, elle n'est rien dans l'instant, et c'est le souvenir réactualisé du mémorable qui la fait à chaque reprise avancer », ajoute-t-il, soucieux visiblement de convaincre le président.

Et l'ancien conseiller de François Mitterrand de regretter que la gauche au pouvoir n'ait pas pris le temps de « commémorer dignement » le 80e anniversaire du Front populaire. « Cela ne m'aurait pas paru passéiste, mais prometteur », estime-t-il. « Me prêter l'idée que la France a disparu, quand elle connaît tout bonnement une métamorphose, c'est m'attribuer une sottise proche de la calomnie », conclut le philosophe.


l’auteur, à propos de Hollande, a dit dans une précédent interview  : « Une colonne vertébrale, cela ne tombe pas du ciel et les petites circonstances ne font jamais un grand caractère ». Et retenons aussi ce jugement contre ses anciens camarades : « La gauche préfère tellement le pouvoir sans idées aux idées sans pouvoir, qu’elle fait le caméléon ».

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