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20/09/2016

19 septembre toujours

19Septembre 2002
Pol Dokoui, le seul responsable de la RTI joignable en ce moment là, a permis par son courage et abnégation la remise en service de la chaîne publique, permettant ainsi au gouvernement de s'adresser et surtout rassurer les ivoiriens.

Le Chef d'état major, Mathias Doué était injoignable. Deux jeunes capitaines de la Gendarmerie, Jean Noël Abehi et Anselme Seka, ont été héroïques permettant la libération du Camp de gendarmerie d'Agban, la sécurisation de la résidence présidentielle et de la RTI.
Alassane Ouattara trouve refuge chez l'ambassadeur d'Allemagne quand Bédié se retrouve chez l'ambassadeur du Canada.

Frank Toti

19Septembre 2002 
Large Extrait du livre du ministre Moïse Lida Kouassi
"Témoignage sur la crise ivoirienne. De la lutte pour la démocratie à l'épreuve de la rébellion"


"XXIV. Le 19 septembre 2002 : Feu, sang et désolation
Prosper Sia Popo est effectivement remis aux autorités judiciaires ivoiriennes, le mardi 17 septembre. Pendant ce temps, le Président de la République se trouve déjà à Rome en Italie et le ministre d’Etat Boga Doudou termine à Paris sa rencontre avec son homologue burkinabé Djibril Bassolé. Lorsque mon collègue de l’Intérieur regagne Abidjan le mercredi 18 septembre 2002, il est 19 heures. Il me téléphone aussitôt vers 20 heures pour m’annoncer son retour. Il m’informe par la même occasion qu’il a reçu lors de son départ de Paris, des renseignements selon lesquels un nouveau coup de force contre notre régime serait imminent. A la question de savoir qui est derrière ce coup de force, il répond qu’il s’agirait, selon ses informations, d’une coalition d’éléments factieux, proches du Général Guéï et du mentor du Rdr.

Sur le champ, nous convenons donc de prendre, chacun de son côté, des mesures d’urgence pour sécuriser la ville d’Abidjan durant la nuit. Nous convenons également de réunir dès le lendemain matin les différents commandants des forces pour étudier et mettre en oeuvre des mesures de sécurité globale. Je tente immédiatement de joindre au téléphone le Chef d’état-major Mathias Doué, en vain. Malgré mon insistance, celui-ci n’est ni joignable ni localisable. Je parviens cependant à entrer en contact avec le Général Bombet Denis, commandant des forces terrestres, à qui je transmets les renseignements reçus. Je recommande à ce dernier de mettre immédiatement en alerte les unités combattantes d’Abidjan et de les consigner dans leurs casernes.

Je donne également au commandant supérieur de la gendarmerie, le Général Touvoli Bi Zogbo, instruction de renforcer, pendant la nuit, les patrouilles mixtes avec la police dans la ville d’Abidjan. Vers 21h 45, j’entreprends de faire le tour de quelques quartiers d’Abidjan pour m’assurer que tout est bien en ordre et que les patrouilles mixtes se mettent en place. Je regagne mon domicile aux environs de 23h 45 et, rassuré, je libère les éléments de ma garde rapprochée à l’exception du Mdl Akpélé. Avec ce dernier, sont présents à mon domicile pour assurer la faction de nuit, les éléments militaires suivants:

- Mdl Ochou Agni Ambroise,

- Mdl Sonan Jean Marie,

- S/M Gnan Guéi BIo,

- S/M Wanyou Kouyo,

- S/M Zouzou Victor.

En plus de ces éléments militaires et en dehors de mon épouse et de mes trois enfants, sont présents aussi quelques civils, notamment:
- Michel Broux, un jeune universitaire venu à Abidjan après la soutenance de son doctorat et un stage à l’Omi à Genève, pour chercher un premier emploi;
- Nogbo Béhi Pauline, soeur cadette de mon épouse;
- John Varlet et César Vagba, mes deux demi-frères;
- Tékpo Alain Michel mon cousin, Lida Salomé ma nièce et son amie Natacha;
- Niamien Eugène et Marguerite S., deux de mes employés de maison.
Ce jeudi 19 septembre, il est environ 3h du matin. Les éléments du poste de police de ma résidence me réveillent en disant: monsieur le ministre, depuis quelques temps nous entendons des coups de feu nourris dans la ville; on dirait que ça ne va pas! C’est pourquoi, nous vous réveillons. Sautant aussitôt du lit, j’enfile un pantalon et un pullover léger. Je prends mon arme personnelle, un P.A. avec mon téléphone portable et je demande à mon épouse de se préparer rapidement pour être évacuée avec les enfants. Trop tard!

C’est au moment où mon épouse, ayant à peine fini de s’habiller, cherche à porter une chaussure fermée, que nous entendons la première détonation, celle d’une roquette tirée sur le salon principal de la maison. Il est environ 3h 20. La détonation est si puissante que les murs de la maison tremblent sous le choc. Mon épouse affolée se met à courir dans tous les sens dans la chambre. Je parviens à la maîtriser et à sortir avec elle dans la cour intérieure. Au moment de refermer la porte, nous entendons encore deux puissantes détonations. Il s’agit de tirs de roquette envoyés directement sur notre chambre à coucher et sur le petit salon.

Je réalise alors que mon domicile est déjà encerclé. Je demande à mon épouse de se calmer et de rejoindre les enfants dans leur chambre. J’aperçois, à ce moment précis, mon garde du corps, le MDL Akpélé, qui essaie de porter son treillis et d’armer son pistolet. Je lui intime l’ordre d’entrer dans mon bureau pour y prendre une arme plus puissante. J’entends précisément à cet instant les assaillants crier au portail: ouvrez! Vous les militaires, vous êtes des frères d’armes, nous n’avons pas affaire à vous! C’est le ministre Lida Kouassi que nous voulons. L’instant d’après, deux roquettes s’abattent contre le portail d’entrée.

Sous le choc, ce portail blindé cède et tombe dans un grand fracas. Les soldats postés à l’entrée s’enfuient, à l’exception de l’un d’entre eux, le S/M Zouzou Victor de la garde républicaine qui s’est fait prendre! Les autres soldats factionnaires ont tous pris la fuite en abandonnant grenades, armes et munitions! Les assaillants entrent dans la cour en tirant des rafales d’armes automatiques, ponctuées de tirs assourdissants d’une AA52. Les sentant proches de moi, à moins d’une dizaine de mètres, je n’ai pas d’autre choix que de m’improviser une planque derrière le poste téléviseur grand écran de mon salon. Dans ce coin du salon principal, le premier tir de roquette a déjà causé des impacts visibles, des bris de verres et une légère fumée, au point qu’on peut difficilement penser y trouver encore quelqu’un de vivant.

De cette planque, j’ai pu suivre comment les assaillants ont mitraillé d’abord ma chambre à coucher, ensuite mon bureau avant d’entrer enfin dans le salon principal. Par miracle, ils tournent le dos au poste téléviseur derrière lequel je me tiens accroupi. Ils mitraillent tous les endroits du salon qui sont susceptibles de servir de cachette. Mais à l’instant où ils se tournent de mon côté, une scène inattendue se produit: mon demi-frère Vagba John Varlet qui a la même morphologie que moi, traverse la cour en courant. Sa fuite ne manque pas de capter l’attention des assaillants qui se ruent à sa poursuite. Dans son élan, il réussit à sauter par-dessus le mur de la clôture, du côté de la résidence du Directeur général de la douane.

Un de ses poursuivants qui croit qu’il s’agit de moi, lance à l’adresse de ses compagnons: il a sauté la clôture! Il me semble que les assaillants ne sont pas revenus me chercher au salon principal à cause de cette scène qui a fait diversion. Ayant renoncé à revenir au salon, ils entreprennent de fracasser les portes des autres pièces pour en extraire tous les occupants. Ils les font coucher sous la menace des armes, face contre terre, dans la cour intérieure. Pendant deux heures, ils soumettent mon épouse à un interrogatoire musclé. Ils la malmènent à coups de crosses, de godasses et de gifles, en lui demandant d’indiquer où est son mari. Elle répond sans cesse: mon mari n’est pas rentré; je ne sais pas où il est ! Depuis quelque temps, il a une maîtresse, il découche; ce soir il n’est pas rentré. Vous avez trouvé notre chambre vide, moi, je dormais avec mes enfants. Vous m’avez trouvée avec mes enfants, pitié mes frères, à cause de Dieu, ne nous faites pas de mal».

Mais dans leur fureur, les assaillants lui répondent: tu mens, on l’a vu rentrer hier soir! Refusant de croire mon épouse, ils continuent de la battre. Je crois que sous la violence des coups, elle a fini par perdre connaissance. Ils prennent alors mon fils de dix ans et demi et le conduisent à travers toute la maison en lui demandant d’indiquer où est caché son papa. Ils tirent de temps à autre une rafale pour l’effrayer, mais je le sens très calme. Après une vingtaine de minutes de recherche infructueuse, ils ramènent mon fils et le font coucher à nouveau face contre terre, à côté des autres. Puis ils recommencent l’interrogatoire avec sa mère qui, entre-temps, a repris connaissance. Après plus de deux heures d’interrogatoire, l’un des assaillants, agacé, crie à leur chef: commando, y en a marre, elle ne veut pas coopérer; le chef lui rétorque: si elle refuse de coopérer, emmène-la et fais ce que tu as à faire. J’entends alors l’assaillant déchirer les vêtements de mon épouse et l’entrainer dans mon bureau. En l’entendant se débattre pendant un moment avec mon épouse, j’ai craint qu’il ne l’exécute ou qu’il ne la viole. Je manque de commettre l’imprudence de sortir de ma cachette pour voler à son secours.

J’entends mon épouse faire une chute brutale suivie d’un grand soupir et, tout de suite après, l’assaillant qui crie à ses compagnons : venez, il y a des armes ici ! Chef, y a beaucoup d’armes ! Je comprends qu’ils viennent de découvrir le stock d’armes de ma sécurité rapprochée, dans le petit sous-sol de mon bureau. Pendant qu’ils s’activent à transporter les armes et les munitions, je n’entends plus mon épouse! Soudain, un des assaillants, probablement posté dehors, se met à crier à leur chef: commando, on dirait qu’il y a une contre-attaque. Le chef répond: une contre-attaque!
Allez prenez les dernières armes et partons d’ici; un autre lui demande: et sa femme? J’entends leur chef ordonner: embarquez-la ! Il est environs 6h 45 lorsque les assaillants quittent mon domicile précipitamment. Ils embarquent dans leur fuite mon épouse et avec elle, comme je l’apprendrai plus tard, un des soldats factionnaires, le S/M Zouzou Victor. Ils embarquent aussi le S/M Séka Achi Robert, mon photographe au ministère de la Défense qui était arrivé entretemps sur les lieux.

Après leur départ, je décide cependant de rester encore un moment dans ma cachette, craignant qu’un élément laissé en embuscade ne m’abatte. Aux environs de 7h 10, j’entends arriver un véhicule dont les occupants découvrent mes enfants dans la cour, toujours couchés face contre terre et les emmènent. Dix minutes plus tard, arrive un autre véhicule dont les occupants entreprennent de fouiller les lieux à ma recherche. Après une quinzaine de minutes de recherche, l’un d’entre eux s’avise de me lancer l’appel suivant:

monsieur le ministre d’Etat, nous sommes les gendarmes en faction à la résidence du Président! Nous avons déjà mis vos enfants en lieu sûr; nous sommes venus vous chercher pour vous conduire à la résidence; si vous nous entendez, montrez-vous!
Ayant entendu cet appel, je me garde de bouger dans un premier temps, laissant les éléments poursuivre leur recherche encore quelques minutes. Le soldat réitère alors au bout de quelques temps son appel. Lorsque, rassuré, je sors enfin de ma cachette, le premier soldat qui m’aperçoit est tellement surpris de me voir encore vivant qu’il tire un coup de feu de son arme, par inadvertance. Le second soldat me demande: Monsieur le ministre, c’est bien vous? Je réponds: oui, c’est moi ! Il poursuit: vous n’êtes pas blessé?
Je réponds: non.
Les soldats m’invitent donc à les suivre. Il y a là, comme je l’apprendrai plus tard, les Mdl Djah Oudiézou Julien, Kadia Hervé, Kouassi A. Demissère et M’Brah Koffi Germain. L’un d’entre eux, le Mdl Djah, me demande de lui remettre mon arme et de prendre place dans un véhicule blindé de la gendarmerie, garé dans la rue en face de mon domicile. J’embarque dans le véhicule, sous les applaudissements de quelques employés et gardiens de nuit de l’Institut de géographie tropicale, qui étaient heureux de me voir vivant.

XXV. Seul à la barre

Il est environ 7h 50 du matin, ce jeudi 19 septembre 2002, lorsque j’arrive, sous escorte, à la résidence du Président de la République. L’atmosphère à la résidence du chef de I’Etat ce matin-là est quelque peu tendue et confuse. A l’entrée du premier bâtiment, je suis surpris de retrouver, dans un coin du couloir d’accès au bureau de la Première Dame, mes trois enfants. A côté de la gouvernante qui tient la plus petite dans ses bras, les deux autres sont blottis l’un contre l’autre !

En me voyant arriver, ils se lèvent; ils ont l’air exténués, mais je suis heureux de voir qu’ils sont indemnes. Il y a là, en plus de quelques travailleurs, le nouveau chef de cabinet Kuyo Téa Narcisse, trois jeunes médecins, le Dr Bidi, le Dr Tabley et le Dr Zézé. Les capitaines Katté et Séka Anselme s’emploient à organiser une soixantaine d’éléments de la garde présidentielle à l’intérieur et aux approches immédiats de la résidence. Tous, civils comme militaires, ont l’air abattus et désemparés. Manifestement, ils attendent qu’une autorité réagisse pour leur redonner confiance. Avant toute décision, je demande si l’on a des nouvelles du Premier ministre et surtout du ministre d’Etat Boga Doudou. J’apprends que le premier est absent d’Abidjan et que l’on est sans nouvelle du second. Je réalise alors que par la force des choses je suis la seule autorité gouvernementale qui puisse, dans cette circonstance, agir et parler au nom de l’Etat. Je décide donc de prendre immédiatement les choses en main, en m’installant dans le bureau de la Première Dame.

Sitôt installé, je demande si la radio et la télévision fonctionnent. On me répond que seul le téléphone fonctionne ! J’ordonne donc que l’on me mette en communication avec le ministre d’Etat Boga Doudou ; mais celui-ci ne répond pas ! Je tente alors de joindre les journalistes Eloi Oulaï et Pol Dokui de la radio; le premier nommé est injoignable, mais le second est au bout du fil. Je lui propose d’envoyer une escorte militaire le prendre pour l’accompagner chercher les techniciens de la Rti; il faut que ceux-ci remettent rapidement en état l’émetteur d’ Abobo afin que j’adresse, au nom du gouvernement, un premier message radio-télévisé à la population pour la rassurer. Pol Dokui se laisse convaincre et accepte la mission.
Pendant ce temps, je demeure très préoccupé, tant du sort de mon épouse que de celui de mon collègue, le ministre de l’Intérieur dont on est toujours sans nouvelles. C’est au moment où mon esprit est encore hanté par ces préoccupations que je reçois, à ma grande surprise, un appel de la chancellerie de France. J’ai au bout du fil l’ambassadeur Renaud Vignal, avec qui j’échange les propos suivants:
- le ministre d’Etat Lida Kouassi?
- oui, Excellence !
- nous venons d’apprendre ce qui vous est arrivé, je tiens à vous témoigner toute notre compassion, monsieur le ministre d’Etat;
- merci, Excellence ;
- et comment va votre épouse?
- je n’ai pas de ses nouvelles, ils l’ont emmenée en otage !
- ah oui, j’en suis désolé! Souhaitons qu’il ne lui arrive rien de regrettable, vous avez tous mes encouragements, monsieur le ministre d’Etat;
- merci, Excellence ;
- nous restons en contact; à plus tard, monsieur le ministre d’Etat.
- merci beaucoup, à bientôt.

A vrai dire, cette conversation me laisse sur une sorte de présomption: l’ambassadeur Renaud Vignal est-il sincère dans sa compassion? Ou a-t-il simplement cherché à vérifier que je suis bien vivant après l’assaut de ma résidence par les assaillants? Comment comprendre que l’ambassadeur Vignal se trouve déjà à cette heure matinale au jour des événements, non pas à la maison de France à Cocody, mais à la chancellerie au Plateau, avec tous ses services? J’en suis encore à m’interroger quand je reçois une communication du commissaire Ouattara du Crs 1 : celui-ci m’informe que mon épouse est libérée et qu’elle est à présent en sûreté à la caserne de la police à Williamsville.

Quelques instants après, le commissaire Ouattara me met en contact avec mon épouse avec qui j’échange d’abord quelques mots de consolation et d’encouragement. Je lui propose ensuite d’envoyer vers elle le capitaine Abéhi avec une escorte de la gendarmerie pour la ramener auprès de moi à la résidence. Dès ce moment, les événements s’accélèrent. A 9h, mon épouse est ramenée par les gendarmes à la résidence: elle est si mal en point qu’elle tient à peine sur ses jambes; mais je suis heureux qu’elle soit en vie. Je lui apprends que nos enfants sont également indemnes et que peu importe ce qu’elle a pu subir, du moment que nous avons la vie sauve. J’ordonne donc au personnel de service: emmenez-la et installez-la avec les enfants ! J’ai du travail.

Après cela, l’ambassadeur d’Allemagne m’annonce que monsieur Ouattara, son épouse ainsi que plusieurs autres personnes dont le maire d’ Abobo, ont escaladé sa clôture et trouvé refuge à sa résidence. Il me prie de prendre des mesures appropriées pour assurer la sécurité de sa résidence et la protection de ses hôtes. Je réponds au diplomate allemand que si monsieur Ouattara n’a rien à se reprocher pourquoi cherche-t-il refuge dans les ambassades? Je lui donne cependant l’assurance que des mesures appropriées seront prises pour sécuriser sa résidence. Sur ce, je donne l’ordre au capitaine Séka Anselme de se déployer avec ses hommes vers la résidence de l’ambassadeur d’Allemagne pour s’assurer de la présence de monsieur Ouattara et, au besoin, le neutraliser.

Quelques minutes plus tard, un jeune agent de police de la caserne de la Bae de Yopougon, parlant tantôt en français tantôt en langue Dida, me fait une terrible annonce:
- c’est le ministre Lida?
- oui, parlez;
- bonjour tonton; je n’ai malheureusement pas une bonne nouvelle. On vient de trouver le corps sans vie de votre frère Boga Doudou! Ils l’ont tué dans la cour de son voisin. Je vous passe le numéro de portable du commissaire Kouca qui se trouve actuellement sur les lieux.
Je suis profondément bouleversé en apprenant cette terrible nouvelle. Sur le champ, j’appelle le commissaire Kouca qui, au bord des larmes, me confirme l’assassinat du ministre d’Etat Boga Doudou. Je lui recommande de ne pas laisser le corps sur les lieux: arrangez-vous, trouvez une ambulance ou tout autre moyen, mais emmenez la dépouille du ministre d’Etat à la résidence du Président de la République où je suis. Je reste toutefois préoccupé, après ces propos, au sujet de madame Boga et de ses enfants: madame Laure Boga a-t-elle échappé aux assaillants? Ses enfants sont-ils indemnes? Au moment où je suis en proie à ses interrogations, le ministre de la Justice, Désiré Tagro, me rejoint à la résidence. Avant d’être nommé ministre de la Justice, des Libertés publiques et des droits de l’Homme, Désiré Tagro a été précédemment le Directeur de cabinet de mon collègue de l’Intérieur. Il m’informe donc en connaissance de cause que madame Boga et ses enfants sont bien vivants et qu’ils se trouvent déjà en lieux sûrs à l’école de police.

Je demande au ministre Tagro de tout mettre en oeuvre pour que la famille Boga soit transférée elle aussi à la résidence du chef de l’Etat. C’est du reste en présence du ministre Tagro que l’ambulance, transportant la dépouille criblée de balles du ministre d’Etat Boga Doudou franchit le portail. Le conducteur du véhicule, le commissaire Pierre Tapé Séri, visiblement étreint par la douleur, se gare à l’entrée du premier bâtiment. A la vue du corps inerte et ensanglanté, la plupart des soldats présents dans la cour fondent en larmes et crient leur douleur. Je comprends qu’en l’absence du Premier ministre et avec la mort de mon collègue ministre d’Etat, la situation risque de nous échapper. Il me faut réagir et ne pas céder à l’émotion. Je réagis donc avec véhémence en disant: Vous êtes des soldats, vous n’êtes pas des femmelettes ! On tue un ministre d’Etat et vous pleurez! C’est un acte de guerre! Si vous n’êtes pas capables de faire la guerre, déposez vos armes et foutez le camp!

En entendant ces propos, les soldats se ressaisissent, reprennent leurs armes et partent, l’air grave et déterminé, à la chasse des assaillants. Dans la foulée, le ministre d’Etat Bohoun Bouabré et Bertin Kadet, mon Directeur de cabinet, nous rejoignent à leur tour, le ministre Désiré Tagro et moi, à la résidence du chef de l’Etat. C’est en leur présence que j’entreprends d’évaluer la situation et de prendre toutes les décisions et mesures d’urgence en ce jeudi 19 septembre. D’abord, en m’assurant, auprès des commandants des unités combattantes d’Abidjan, qu’aucune d’entre elles n’avait basculé dans le camp ennemi.

Ensuite, en constatant qu’elles ont effectivement la volonté de se battre pour défendre la patrie en danger. Enfin, en vérifiant qu’aucun symbole significatif, aucune institution de l’Etat n’est tombée aux mains des assaillants à Abidjan. Contrairement aux habitudes, les assaillants n’ont guère cherché à prendre ni la télévision ni la radio! Manifestement, leur mode d’action vise cette fois-ci à assassiner des personnalités publiques ciblées pour décapiter l’Etat et s’emparer du pouvoir! Il faut donc endiguer au plus vite ce plan d’action.

C’est au moment où je m’interroge à cet égard que l’on m’annonce la visite de l’ambassadeur de France, Renaud Vignal, que je reçois aussitôt à sa demande à huis clos. Le diplomate français feint d’abord de s’enquérir de la situation générale. Je le rassure en indiquant que la situation n’est pas compromise et que les Forces de défense et de sécurité réagissent plutôt bien dans l’ensemble. Il me fait alors part de sa vive préoccupation au sujet de monsieur Ouattara et me demande de l’autoriser à le prendre à sa résidence. Je lui rétorque que pour l’instant je me préoccupe moins du sort d’un individu que de la situation générale qui prévaut dans le pays. Le cas Ouattara pourrait être rediscuté plus tard. L’ambassadeur Vignal me fait alors cette remarque sibylline: monsieur le ministre d’Etat, vous voilà par la force des choses dans la position d’un chef d’Etat! Et vous pourriez y demeurer!
Ayant parfaitement saisi le sous-entendu du propos du diplomate français, ma réaction se fait instantanément hostile: excellence, si telle est la mission qui vous amène ici, vous feriez mieux de repartir tout de suite par la même porte !

L’ambassadeur repart, visiblement contrarié et honteux; à partir de là nos rencontres ultérieures ne pouvaient qu’être constamment houleuses. Peu après ces faits, un véhicule blindé de l’armée débarque le Général Touvoli Bi Zogbo, commandant supérieur de la gendarmerie, avec son épouse et son enfant. Surpris eux aussi à leur résidence par les commandos-tueurs des assaillants, ils viennent d’échapper de justesse à la mort, grâce à l’intervention de quelques tireurs d’élite de la gendarmerie.

A ce stade de la journée, les forces loyalistes ont déjà entrepris de réagir. Ce sont d’abord les éléments de la Bae, unité d’élite de notre police nationale, qui sont entrés les premiers en action à Yopougon, en ayant brisé le dispositif des assaillants autour de leur caserne. Ce sont ensuite les éléments du camp de gendarmerie d’Agban, conduits par les capitaines Abéhi Jean Noël et Séka Anselme, qui sont entrés à leur tour dans la danse. Sous la conduite de ces deux officiers, les Mdl Beugré Lacos, Diabaté Ismael Ben Ali, Dady Gnabro, Dodora Serges, Gawa Mobio, Gnamké Aka Yves, Yao Yao Paul et Yéo Soukoussou, embarqués sur deux véhicules blindés, ouvrent le feu et mettent en déroute les assaillants massés à l’entrée du camp. Ce sont enfin les élèves de l’école de gendarmerie, aux ordres du colonel Guiai Bi Poin qui, ayant fait sauter le verrou des assaillants devant l’école, ont engagé une course-poursuite de ces derniers dans le quartier de Cocody..."

02:52 Écrit par Shlomit | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | Pin it! | | |

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