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19/09/2016

Le 19 septembre 2002 vu par le gouvernement Affi N'guessan



A noter que la personne du premier ministre Affi N'guessan n'est pas rendue fort sympathique dans ce témoignage...
En attendant le ministre Lida Kouassi est toujours en prison, et semblerait-il, malade et privé de médicaments et du droit de visite élémentaire de sa famille.

<< Ce jeudi 19 septembre, les événements vont si vite que ma mémoire a du mal à les capter dans l’ordre: toujours est-il que ce même jour, peu avant 13 heures, j’ai enfin le Premier ministre Pascal Affi N’Guessan au téléphone: celui-ci m’informe qu’il est encore à Yamoussoukro où les événements l’ont surpris. Il voudrait savoir si l’autoroute est sécurisée pour rentrer à Abidjan. Je lui réponds que je ne peux garantir sa sécurité s’il veut rentrer par l’autoroute, étant donné que les assaillants qui s’enfuient d’Abidjan remontent tous vers le Nord par la même voie. Je conseille donc au Premier ministre de se déporter à Oumé où je peux envoyer un hélicoptère pour le ramener sur Abidjan. A 13h 30, j’ordonne au colonel Séka Yapo, commandant des forces aériennes, de faire décoller l’hélicoptère pour la mission sur Oumé.

Mais les événements s’accélèrent à tel point qu’il y a lieu de craindre des développements imprévisibles avant le retour de monsieur le Premier ministre. Je conviens donc avec les autres ministres présents, de prendre d’urgence quelques mesures conservatoires. De concert avec les ministres Désiré Tagro et Paul-Antoine Bohoun Bouabré, et après l’avis du Chef d’état-major des armées, du commandant supérieur de la gendarmerie et du Directeur général de la police nationale, je décide donc de prendre un décret pour instaurer un couvre-feu sur toute l’étendue du territoire, de 18 heures à 7 heures. Au demeurant, je charge, à sa demande, le ministre Désiré Tagro d’assurer l’intérim du ministre de l’Intérieur.

Depuis Oumé, le Premier ministre m’instruit, avant d’embarquer à bord de l’hélicoptère, de convoquer les ministres encore joignables à Abidjan pour tenir dès son arrivée, un conseil de gouvernement restreint, à la résidence du chef de l’Etat. En milieu d’après-midi, l’ambassadeur de France revient à la charge au sujet de monsieur Ouattara, avec des menaces: monsieur le ministre d’Etat, je viens d avoir à l’instant le Président Chirac au téléphone. Il a l’accord du Président Gbagbo pour mettre monsieur Ouattara en sûreté. Il me charge de vous dire qu’il vous tient pour personnellement responsable de la sécurité de monsieur Ouattara; s’il lui arrive quoique ce soit, vous pouvez en être sûr, vous répondrez devant le Tribunal pénal international! Ces propos menaçants de l’ambassadeur français font suite à un appel au secours de monsieur Ouattara qui, ayant aperçu le détachement des gendarmes devant la résidence de l’ambassadeur allemand, a paniqué et prétendu que j’ai envoyé un escadron de la mort à ses trousses pour le liquider! Après avoir écouté ses menaces sans, broncher, je fais remarquer à monsieur Renaud Vignal qu’il sort de son rôle d’ambassadeur s’il se permet de menacer un ministre d’Etat dans l’exercice de ses fonctions dans son propre pays.

A 16 heures, Laurent Gbagbo me joint lui-même au téléphone depuis Rome pour m’informer qu’il est à l’aéroport et qu’il s’apprête à rentrer à Abidjan ! Je ne suis pas surpris de son attitude qui traduit un trait de caractère constant chez lui: en effet, Laurent Gbagbo n’aime guère se mettre tranquillement à l’abri à l’étranger, chaque fois, que surviennent des situations de crise aiguë dans le pays. Il a pour principe d’être toujours là, avec les siens, lorsque de graves événements éclatent en Côte d’Ivoire. Je cherche cependant mes mots pour expliquer au chef de l’Etat que son retour ne peut être possible maintenant: monsieur le Président, à l’heure qu’il est, nous maîtrisons certes la situation à peu près dans toute la ville d’Abidjan; mais vous connaissez l’environnement de notre aéroport! En quittant Rome à cette heure-ci, vous risquez certainement d’arriver à Abidjan vers 22h ! Personne ne pourra garantir votre sécurité. Je vous en prie laissez-moi 24h, le temps de faire le ratissage de toute la zone, afin de vous permettre d’atterrir en toute quiétude. S’il vous plaît monsieur le Président, retournez à l’hôtel et laissez-moi du temps jusqu’à demain. Les ministres Désiré Tagro et Bohoun Bouabré, qui ont bien suivi avec Bertin Kadet cette discussion avec le Président de la République, approuvent mon point de vue.

Le Président Laurent Gbagbo s’est laissé finalement convaincre, malgré lui, par mes propos et regagne donc son hôtel. Auparavant, il me recommande d’accepter de remettre monsieur Alassane Ouattara, selon ce qu’il a promis au Président Chirac, à l’ambassadeur de France afin d’éviter toute autre complication de la situation. J’acquiesce non sans rechigner à cette recommandation. Pour le reste, je donne aussitôt instruction au colonel Séka Yapo, commandant des forces aériennes, pour procéder au nettoyage de la zone de l’aéroport. Je lui demande en outre de s’adjoindre le concours des gendarmes-commandos de Koumassi afin de sécuriser la piste d’atterrissage jusqu’à l’arrivée du chef de l’Etat le lendemain. Pendant ce temps, l’hélicoptère transportant le Premier ministre se pose à proximité de la résidence du chef de l’Etat vers 16h 30. A peine descendu de l’appareil dépêché par mes soins pour le ramener sain et sauf à Abidjan, Pascal Affi N’Guessan rue dans les brancards contre moi: il désapprouve notamment le fait que j’aie fait des déclarations radiotélévisées sans attendre son arrivée et me reproche surtout d’avoir signé, en outrepassant mes attributions, le décret instaurant le couvre-feu ! Je me garde cependant de répondre aux propos ouvertement désobligeants du Chef du gouvernement.

Le ministre Désiré Tagro, prenant ma défense, s’avise de réagir en ayant ce propos juste: mais monsieur le Premier ministre, Si le ministre d’Etat Lida n’avait pas fait ce qu’il a fait, croyez-vous que nous serions encore là? Parfois, il vaut mieux que périsse le droit plutôt que l’Etat! Les choses en sont restées là. Après le conseil de gouvernement restreint, on note, au bilan des affrontements sanglants de cette journée, plusieurs centaines de pertes en vies humaines dont deux victimes de taille: l’ancien chef de l’Etat, le Général Robert Guéï et le ministre d’Etat Emile Boga Doudou.

En présence de mes deux collègues Désiré Tagro et Bohoun Bouabré, j’ordonne de faire évacuer discrètement la dépouille du ministre d’Etat à la morgue de Treichville. Le soir venu, je fais porter à madame Boga la ceinture et l’alliance de son mari par les deux médecins, Dr Bidi et Dr Tabley. Une fois les collègues partis, je passe une nuit de veille, seul au bureau de la Première Dame, dans l’angoisse et la crainte de menaces imprévisibles...>>
communiqué par
Guy Dimitry

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