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27/07/2016

Témoignage d'un rescapé de Nice

Sa femme tuée à Nice, il en réchappe : « On raconte tout et n’importe quoi »

Stéphane Erbs, patron de l’entreprise Compagnie multi technique (CMT), installée à Décines, et habitant de Cessieu, dans le Nord-Isère, a été gravement blessé lors de l’attentat terroriste de Nice. Il y a perdu sa femme Rachel.

Le bruit. Le souvenir du bruit. « Je ne l’oublierai jamais, dit Stéphane Erbs. Le bruit du choc entre le camion et les corps, projetés à des dizaines de mètres. Ils ne passaient pas sous les roues, ils volaient dans tous les sens. » Nice, promenade des Anglais, 14 juillet. Le bruit. « Ce moteur qui hurlait. Rachel a poussé Noémie. J’ai poussé Célian. »

Noémie, 12 ans, et Célian, 6 ans, sont physiquement indemnes, ou presque. Quelques bleus pour le benjamin. Mais ce soir-là, leur père, Stéphane Erbs, 41 ans, un habitant de Cessieu (Isère) est heurté par le côté, éjecté à 30 mètres par le 19 tonnes lancé à 90 km/h par Mohamed Lahouaiej Bouhlel. Pneumothorax, côtes cassées, brûlures. « J’étais persuadé que Rachel était loin », dit-il. Non, Rachel, son épouse de 39 ans, était derrière lui. Percutée. Elle est morte, un jour de Fête nationale.
Dans sa maison sur les hauteurs du village, il nous a reçus ce dimanche, au lendemain des funérailles de sa femme. Épais bandage au bras droit, déconcertante dignité en bandoulière, il veut dire, explique-t-il, une fois pour toutes, ce qu’il s’est passé. « Parce que l’on raconte tout et n’importe quoi. »

Alors il dit le dîner au restaurant, avant le feu d’artifice. Le départ pour la Corse, prévu le lendemain, en ferry, à 5 h 30. « On rentrait de la fête, on ne voulait pas se coucher trop tard. » Il dit le camion qu’ils voient débouler, sans comprendre. « Aussi, on s’est reculé de la route pour revenir vers la promenade. » La famille est à l’entrée de l’avenue. Donc parmi les premières victimes.
« Un homme a été fauché à trois mètres de moi. Les enfants criaient. C’était une scène de guerre. » À Rachel, on pratique un massage cardiaque. En vain. Lui, terrassé par la douleur, ne parvient pas à se relever. Souffle coupé. « On craignait une hémorragie interne. On m’a mis un bracelet rouge pour être évacué en priorité. » Sous les yeux de l’aînée, qui racontera la soirée à son père. La description d’un « carnage » dont, par pudeur, il tait les détails.
Rachel, déjà, est recouverte par un drap blanc. Stéphane apprend par les pompiers qu’elle est décédée. « Le lendemain, on a cherché son corps, on a appelé les hôpitaux, on se disait qu’il y avait peut-être un espoir. » Un test ADN pratiqué sur sa belle-sœur l’éteindra définitivement.

2 800 habitants ont rendu hommage à celle « qui souriait tout le temps »
Il dit aussi Alex et Mohamed. « Deux jeunes qui m’ont tout de suite mis en position latérale de sécurité, se sont occupés des enfants, ont appelé ma famille, mes amis. ». Comme ce Jean-François, qu’il n’avait pas vu depuis cinq ans, qui fut sur place en dix minutes. Et Alex et Mohamed : « Ils m’ont accompagné : “Serre-moi la main ! ; Parle-moi ! ; Ta fille est là !” La solidarité des Niçois a été formidable. »
Il dit les urgences, scènes « d’apocalypse et de professionnalisme » mêlées. Il apprend là qu’il s’agit d’un attentat. « Le personnel médical ne donnait pas l’impression d’être débordé. Une cellule psychologique nous a suivis, deux ou trois contacts par jour, et ça nous a fait beaucoup de bien. » Eux-mêmes supportaient mal le pire. « Quand on a pu voir le corps de Rachel, la toucher, en robe, super belle, on était encadré et une jeune psychologue a éclaté en sanglots. »
Dès le soir de l’attaque, une sollicitude exclusive et inquiète, familiale et amicale, a convergé vers la famille Erbs. Parents, belle-sœur, frère, etc. ont débarqué à Nice. À Cessieu, 2 800 habitants se sont mobilisés comme un seul homme pour soutenir, rendre hommage à celle « qui souriait tout le temps ». Une « perle », dit-il. « Les messages, les fleurs devant la mairie, cela a fait chaud au cœur. »

Il dit son dégoût, plus que sa colère, Stéphane Erbs. Des hommes politiques, tous. « Ils ont envoyé à la fourrière toutes les voitures des familles de victimes du parking de l’hôpital pour l’arrivée du président ! Il est resté cinq minutes, a fait trois photos avec des blessés, il est reparti. Et la ministre de la Santé ! Elle n’a pas levé la tête, pas dit bonjour, pas adressé le moindre mot de soutien. » Il parle récupération. « Si, comme l’affirme Christian Estrosi, l’événement présentait un risque, il devait prendre ses responsabilités, l’annuler. »
Il dit l’après. Le chef d’entreprise adaptera son temps de travail. Le père de famille donnera priorité à ses enfants. Il n’y a ni larmes, ni pathos. En nous raccompagnant, c’est même lui qui dit « merci ».
Pierre-Eric Burdin
Le Progrès.fr

09:32 Écrit par Shlomit | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | Pin it! | | |

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