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23/05/2016

Humanitaires, une force blanche ?

Un article de Michel Galy dans le journal français Le Monde.

UNE CRITIQUE DES ONG OCCIDENTALES...SUIVEZ MON REGARD ! (paru dans le quotidien "le Monde" )

Humanitaires, une force blanche ? par Michel Galy


Inverser le regard : et si la résistible opération de L'Arche de Zoé, navrante et caricaturale, n'était que l'extrême pointe d'une "action d'urgence", affranchie de toute morale, désireuse de ramener des corps souffrants, dans un vertige technologique d'avions, de 4 × 4 et d'Internet ? Y a-t-il une grande différence entre les pratiques interventionnistes d'un certain "french doctor" et cette débauche ordinaire de moyens matériels fabuleux, utilisés avec délectation, dans des zones misérables, par des humanitaires toujours en extériorité - voire en situation de domination ?

Une longue fréquentation de ces humanitaires à la fois idéalistes et inconscients amène à poser, à partir du cas tchadien, des questions qui dérangent, et à y apporter des débuts de réponses. Pour faire bref : les "humanitaires" ont-ils ce que Pierre Bourdieu aurait pu appeler un "habitus" néocolonial et se distinguent-ils bien des militaires et des onusiens ? Que faire alors pour ne plus participer de ce "métier de seigneur" selon l'aristocratique terme qui suscitait bien des vocations pour les officiers des affaires indigènes d'antan ? Inculturation et humilité, ouverture aux sociétés africaines et changement d'habitus semblent de "déchirantes révisions", indispensables.

Le point de vue des Africains, notamment des intellectuels non capturés par le système de l'aide, en témoigne de manière constante : il n'est que de lire sur le Net la presse tchadienne et africaine pour s'en convaincre ; s'autoglorifiant de leur présence et de leur dévouement, les humanitaires semblent ignorer qu'ils sont assimilés au "système mondial" et unanimement critiqués à ce titre par la jeunesse africaine politisée. Non sans réminiscences historiques troublantes, mêlées à des ressentiments contemporains : depuis la traite esclavagiste à la maltraitance, de l'immigration en passant par l'acculturation forcée et l'apostasie religieuse d'un islam sur la défensive.

Faut-il ignorer comment fonctionnent les sociétés locales, ou agir au hasard ? Religions autochtones ou sociologie villageoise, réflexion sur l'ethnicité, catégories sociales des partenaires... tout cela fait d'ailleurs l'objet d'un savoir caché aux Occidentaux, mais connu du personnel national des ONG et parfois géré à son profit ! Faut-il "changer l'Afrique", et au nom de quel mandat, au risque de faire échouer ses propres projets ? Faut-il par exemple, comme nous l'avons vu systématiquement en Afrique de l'Ouest, s'appuyer sur une jeunesse locale idéalisée quand ce sont les anciens qui possèdent l'essentiel du pouvoir ? Sur un mode plus trivial, mais important pour les bénéficiaires, alimenter les dénutris à coups de boulgour, cette nourriture occidentale si bien vitaminée, détestée des populations qui l'assimilent à un aliment à bestiaux - alors que des recettes existent pour l'africaniser ?

Au fond de la Sierra Leone, nous avons vu des ONG se mêler aussi bien de sexualité que de violences conjugales, de la possession de la terre que des relations affectives entre maîtres et élèves, d'hygiène obligatoire ou d'alimentation. Ailleurs, des associations liées à l'Eglise catholique tentaient de contrôler le sort des talibés - ces petits mendiants liés à leurs maîtres musulmans. D'autres entretenaient des "enfants des rues" au statut équivoque ou servaient, comme à Bouaké pendant plusieurs années pour une ONG médicale, de ministère de la santé à un mouvement rebelle qui a mis à feu et à sang le Nord ivoirien, brûlé les centres de santé, tué ou chassé infirmiers et médecins sudistes !

Critiques exagérées, tendancieuses ou excessives ? Ces multiples observations de terrain, accompagnées d'avertissements répétés, montrent au contraire qu'en s'extériorisant par rapport aux sociétés locales, en montant des actions sans légitimité, en se rapprochant dangereusement du "code génétique" des communautés locales, le mouvement humanitaire se prépare des lendemains qui déchantent...

Si certains, à la suite de Rony Brauman, ont commencé de longue date à faire des analyses politiques sur les pays d'intervention, peu se posent les questions de leur propre habitus, des moyens et de la légitimité sociale de leurs actions. L'attitude sectaire et le comportement de cow-boys de certaines ONG médicales, anciennes et puissantes, est un sujet de dérision dans le milieu humanitaire lui-même. Des dérives dangereuses existent, comme celle d'une ghettoïsation forcenée des jeunes humanitaires angoissés devant le milieu africain : on a pu voir des "concessions" de certaines ONG interdites aux Africains pour des raisons "sécuritaires", des couples mixtes interdits par les règlements...

Loin du politiquement correct imposé et aux humanitaires et aux Africains, c'est l'option inverse d'un métissage généralisé ou d'une inculturation des personnels et des projets qu'il faudra bien adopter - y compris pour des objectifs de sécurité et de développement ! Il n'y a pas de raison sérieuse que des chercheurs, des religieux, des membres d'associations plus modestes vivent et travaillent à hauteur d'homme, avec des moyens volontairement limités, et que les humanitaires les plus arrogants rivalisent avec les énormes 4 × 4 des forces des Nations unies pour parader ! Tout le monde n'est pas obligé d'être anthropologue, sociologue ou même politologue. Mais nul - s'il choisit ces métiers exigeants - n'est censé rester ignorant ou méprisant...

Contrairement à ce que croient les humanitaires au pouvoir, style Kouchner - et surtout le courant "bushiste" d'interventionnisme forcené à la BHL, "reconstruire les sociétés et les Etats", imposer la démocratie ou moraliser le Sud n'est pas à long terme un idéal soutenable. Mais plutôt un pari de plus en plus dangereux, avec bientôt des blocages croissants pour tout intervenant extérieur. Sauf changement radical des pratiques et des valeurs, que l'affaire tchadienne rend désormais indispensable.
Michel GALY

Michel Galy est politologue et sociologue, chercheur au centre d'étude sur les conflits.

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