Shlomit
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15/05/2016

une économie émergente, mais en détresse

Cela fait des années que j'interpelle mes lecteurs sur les statistiques douteuses produites par le gouvernement ivoirien pour entretenir le discours général sur un prétendu "miracle économique".
- L'année dernière, j'écrivais un post sur les chiffres fantaisistes de production de riz déclarés par le gouvernement [http://www.mondafrique.com/…/pourquoi-les-chiffres-...].

- Je reviens vers vous pour vous parler de leurs chiffres sur la production de manioc, que je trouve quasi-insultants alors que le prix de l'attiéké a doublé sur le marché.
- Frédéric Garat, l'envoyé spécial permanent de RFI à Abidjan, a interrogé Soumaïla Kouassi Brédoumi, directeur général des productions et de la sécurité alimentaire en Côte d'Ivoire au sujet de l'attiéké et de sa matière première, le manioc. Voici ce qu'a prétendu face au micro le haut fonctionnaire. "En 2010, on était à 2 millions de tonnes de manioc frais, en 2012, 2,4 millions, et en 2015, à 5 millions de tonnes". [http://www.rfi.fr/…/20160511-manioc-cote-ivoire-att...].

- En gros, la production aurait doublé en trois ans, la productivité à l'hectare aurait quasiment triplé, mais en dépit de cela, les prix aussi auraient doublé. Faut-il donc considérer le fait que les Ivoiriens soient passés de un à deux ventres par personne comme une hypothèse envisageable ?
- Plus sérieusement, ces chiffres contredisent d'autres chiffres tout aussi officiels. Ceux de la FAO d'abord, qui indiquent qu'en 2010, la production de manioc en Côte d'Ivoire était de 2,3 millions de tonnes ; qu'elle était de 2,41 millions de tonnes en 2012 ; et de 2,43 millions de tonnes en 2013. Notre directeur général a sous-estimé les chiffres "d'avant Ouattara" pour "entrer" dans le storytelling glorificateur qui nous est servi par le pouvoir. Ceux de l'Interprofession aussi, qui évoquait en juin 2015, à l'occasion du Manioc Business Forum (MABUFOR) une production annuelle de 2,4 millions de tonnes [http://news.abidjan.net/h/529209.html].

Que s'est-il passé entretemps ? Qu'est-ce qui a "trop marché" ? LOL.
- Bien entendu, notre dignitaire doit bien expliquer pourquoi en dépit de toutes ces prouesses, le prix au consommateur a augmenté. Ses explications laissent à désirer.
- En gros, il invoque le fait que l'attiéké soit devenue une nourriture urbaine, et que sa consommation se soit généralisée. C'est une tendance lourde, qui se met en place lentement, donc elle ne peut pas expliquer un tel bon des prix. Soyons sérieux.
- Il parle aussi des exportations d'attiéké en Europe, en Amérique et en Afrique. Le phénomène est pourtant marginal. Selon un rapport financé par le Comité français pour la solidarité internationale, auquel a participé l'OCPV (organisme public qui monitore l'activité du vivrier en Côte d'Ivoire), les exportations de manioc ivoirien sont d'environ 500 tonnes en 2014, soit moins de 0,01% de la production ivoirienne 2015 officielle. Même si on multiplie ce chiffre par dix en prenant en compte l'informel non tracé, tout cela reste bien anecdotique.
- En réalité, l'hypothèse la plus plausible est que la production est restée stable, voire a un peu baissé en raison de la colonisation des terres par l'hévéa comme l'explique cet article de l'agence IRIN qui date de 2013 [https://www.irinnews.org/…/le-manioc-remplac%C3%A9-...]. La relative sécheresse de ces derniers mois participe à diminuer l'offre et à faire grimper le prix.
- Les autorités ivoiriennes sont prises à leur propre piège. Le FMI s'était déjà ému de l'évaluation qu'elles avaient fait de la production de manioc en 2014, la faisant grimper de 74% et augmentant le taux de croissance global de l'économie de 1,3% juste par un jeu d'écritures (et un "pieux" mensonge ?). Aujourd'hui, il faut bien expliquer la pénurie tout en continuant à faire croire au mythe de l'explosion inédite de la production. Dur dur !

- En gonflant un peu chaque année les chiffres de la croissance pour sa gloriole, le pouvoir ivoirien poursuit un autre objectif : minimiser le ratio dette/PIB et continuer de laisser croire qu'il a un niveau d'endettement tout à fait soutenable. Mais le jour où ceux à qui il feint de mentir arrêteront de feindre de le croire, les vrais chiffres resurgiront et la Côte d'Ivoire prendra à nouveau le chemin du FMI et des plans d'ajustement structurel. Gageons que ce sera aux alentours de 2020/2021.Théophile Kouamouo

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