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13/04/2016

« L’ordre est venu depuis Paris… »

Thomas Hofnung (journaliste français) explique tout
« L’ordre est venu depuis Paris… »

Thomas Hofnung est pour que des responsables des ex-Forces nouvelles soient jugés. Thomas Hofnung est l’auteur de « La Crise ivoirienne » (La Découverte, Paris, 2011). Ancien journaliste chargé de l’Afrique et des questions de défense au quotidien français Libération, il travaille maintenant pour le site « The Conversation.fr ».
Dans l'entretien qu'il a accordé à Radio France international (Rfi), lundi 11 avril 2016, il parle de l'implication de l'armée française dans l’arrestation de Laurent Gbagbo, le 11 avril 2011.

RFI: Comment est-on arrivé à cette arrestation après 4mois de crise postélectorale, et quelques 3 mille morts?
Thomas H.: - Il a fallu que l’armée française porte en quelque sorte le coup de grâce. Parce que les forces pro-Ouattara, qui étaient à l’époque dirigées par Guillaume Soro, qui est aujourd’hui, président de l’Assemblée nationale, s’étaient heurtées à une résistance de la part du dernier carré des fidèles de Laurent Gbagbo. Le 11 avril au matin, il y a même eu une tentative de contre-offensive du camp Gbagbo. C’est à ce moment que l’ordre est venu depuis Paris, pour l’armée française, de reprendre les choses en main, et carrément d’ouvrir une brèche dans la résidence de Gbagbo, pour permettre aux forces pro-Ouattara d’arrêter Gbagbo, et d’en finir avec cette interminable crise post-électorale.

Les forces françaises n’ont pas pénétré dans la résidence de Gbagbo, précisait ce jour-là Guillaume Soro.
Cela a été justement un sujet sensible. Quel a été le rôle précis des militaires français?
- Si on s’en tient aux faits, ce qu’on en sait jusqu’à aujourd’hui, c’est que les forces françaises ont encerclé la résidence de Laurent Gbagbo dans le quartier de Cocody, elles ont également percé la muraille qui entoure cette résidence. Un blindé a tiré sur le mur et l’a percé, permettant aux forces pro-Ouattara de pénétrer à l’intérieur de la résidence.
La grande question, c’est effectivement de savoir si les forces françaises ont pénétré à l’intérieur même de cette résidence, ce qui d’un point de vue symbolique et politique serait très fort. C’est-à-dire que l’armée de l'ancienne puissance coloniale a fait le travail ultime. De ce qu’on peut savoir aujourd’hui, c’est que moi je crois que les forces françaises ont fait tout ce qu’elles pouvaient faire pour permettre aux forces pro-Ouattara de s’emparer de Gbagbo sans pénétrer directement à l’intérieur de la résidence, en tout cas au moment où Laurent Gbagbo a été arrêté.
Après, il n’est pas exclu que des Forces spéciales françaises soient entrées à l’intérieur notamment parce qu’il y avait plusieurs ressortissants français qui avaient été arrêtés à Abidjan les jours précédents et on se demandait s’ils n’étaient pas détenus à l’intérieur de la résidence de Gbagbo.

Il y a de cela un mois la Côte d’Ivoire a annoncé la remise en liberté provisoire de 70 détenus proches du Fpi, le parti de Gbagbo, le dégel de plusieurs comptes bancaires dont celui de la sœur de l’ancien président, en signe de bonne volonté. Est-ce que sur le fond, la situation s’est véritablement apaisée?
- En tout cas, pour les partisans de Gbagbo, les plus fidèles, les plus farouches, ils sont toujours très meurtris par ce qui s’est passé. Ils accusent toujours la France d’avoir été à l’origine de la chute de Laurent Gbagbo tout en exonérant ce dernier de ses responsabilités, et surtout du fait qu’il avait perdu l’élection présidentielle; en tout cas, c’est ce qui a été certifié par l’Onu, accepté et validé par toutes les organisations régionales et sous-régionales.
Donc, il y a un carré de fidèles de Gbagbo, qui est toujours grand debout contre le régime d’Alassane Ouattara. Mais globalement, les esprits sont entrain de s’apaiser, même si c’est très important pour Alassane Ouattara, lors de son second mandat, de donner des gages qui permettent de montrer que les responsables d’exactions du côté de ses partisans seront jugés comme il se doit.

Cela reste pour lui le chantier prioritaire, alors que débute ce second mandat?
- Oui, parce que je pense que lors du premier mandat, la priorité, c’était le redressement économique. Il pensait que la croissance économique, qui est réelle en Côte d’Ivoire, suffirait à apaiser les esprits. Et, je pense qu’il a compris que cela ne suffirait pas, et qu’il fallait aussi ce travail de réconciliation qui passe par un travail de justice.

Le travail de réconciliation qu’il avait promis d’effectuer ce 11 avril 2011. Quels seraient aujourd’hui les gestes susceptibles d’apaiser les partisans de Laurent Gbagbo sur le terrain judiciaire?
- Il faudrait que certains des responsables qui sont dans le collimateur de la justice internationale notamment des Nations unies, répondent de leurs actes. Il y a un certain nombre de responsables des ex-Forces nouvelles, des rebelles qui avaient tenté de déposer Laurent Gbagbo en 2002 qui sont impliqués dans des exactions, qui auraient même été soumis à des sanctions de la part des Nations unies pendant la crise et qui pourtant ont été promus à des postes hiérarchiques au sein de l’Armée ivoirienne.
Ces personnalités devraient rendre des comptes, enfin il faut prouver leur culpabilité. Mais, en tout cas, un certain nombre de personnalités militaires, qu’on appelle les Com'zones, sont impliquées dans des actes susceptibles d’être jugés par la justice internationale. Alors, après, est-ce qu’ils peuvent être jugés en Côte d’Ivoire directement? Je pense que pour qu’il y ait un vrai travail de réconciliation, il faudrait qu’un certain nombre de ces personnalités, ces suspects, soient jugés par la Cour pénale internationale.

Quel a été dans le contexte que vous nous décrivez, l'effet du procès Gbagbo à La Haye ?
- Laurent Gbagbo, une menace pour le régime d’Alassane Ouattara ? Je pense. C’est vrai qu’on a eu le sentiment que le nouveau régime à Abidjan cherchait un peu à se débarrasser de Laurent Gbagbo. Il y a une contradiction de fond quand même, concernant les Gbagbo. C’est que le nouveau pouvoir à Abidjan en 2011-2012 a dit qu’il n’était pas en mesure de juger Laurent Gbagbo, c’est pour cela qu’il l’a expédié à La Haye et puis finalement de l’autre, il dit que Simone Gbagbo, elle, peut être jugée sur le sol ivoirien.
Ce double standard est lié au fait que le régime Ouattara a bien senti les critiques en interne et en externe sur cette contradiction et qu’il s’est dit qu’il fallait maintenant juger les responsables en Côte d’Ivoire directement, pour ne pas donner l’impression de vouloir se débarrasser un peu d’un fardeau politique en quelque sorte.

Ce procès a-t-il ressoudé les partisans de Gbagbo en Côte d’Ivoire?
- Il a divisé le Front populaire ivoirien, le parti fondé par Laurent Gbagbo et du coup, cela a un petit peu entaché la réélection d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire parce que finalement Alassane Ouattara n’a pas vraiment eu d’adversaire à sa mesure.
Je pense que ce procès de Laurent Gbagbo n’a pas aidé à la nécessaire mutation du Front populaire ivoirien, et un apaisement de la vie politique en Côte d’Ivoire.

( Retranscrit par Abraham KOUASSI, Soir Info du 13 avril 2016)
Fréjus Koffi

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