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05/03/2016

Villepin, Barnier et MAM rattrapés par les bombardements de Bouaké



En novembre 2004, deux Sukhoï 25 de l’aviation ivoirienne, fidèle à Laurent Gbagbo, le président élu en 2000, survolent et bombardent une base militaire de la force d’interposition française Licorne, installée à Bouaké, fief des rebelles du Nord. Neuf militaires français et un humanitaire américain sont tués. La thèse officielle qui a longtemps prévalu désigne Laurent Gbagbo comme le commanditaire de l’opération. Elle n’a jamais convaincu les familles des disparus, constituées en partie civile, et leur avocat Me Jean Balan tout comme de nombreux observateurs français et étrangers.

Depuis 2005, le plus souvent en bataillant contre le refus de coopérer des autorités françaises, quatre juges ont tenté de percer les mystères du dossier, à commencer par le plus spectaculaire : pourquoi les trois ministres concernés n’ont-ils rien fait pour tenter d’appréhender les mercenaires biélorusses qui pilotaient les Sukoïs ? Pour le dernier en date, la juge Sabine Kheris, cette inertie justifie leur renvoi devant la CJR, ce que elle a proposé au procureur de Paris dans une ordonnance datée du 2 février. Dans son rapport que s'est procuré Mediapart, elle écrit que l'enquête "permet de penser à l'existence d'une concertation à un haut niveau de l'Etat". Si le magistrat suit sa requête, celle-ci sera alors transmise au procureur général près la Cour de Cassation, seul habilité à saisir la CJR.

Si le Canard Enchainé a été le premier à donner l’information, Marianne révélait à ses lecteurs dès juillet 2014 toutes les invraisemblances de ce qui ressemble bien à une affaire d’État. Pour mémoire, nous republions cette enquête.

Le 10 novembre 2004, dans la cour des Invalides, Jacques Chirac a face à lui neuf cercueils contenant les dépouilles de neuf hommes déchiquetés quatre jours plus tôt par les bombes de deux Sukhoï-25 pilotés par des mercenaires biélorusses agissant pour le compte de l'armée ivoirienne. Au moment où il dénonçait «une agression que rien ne pouvait justifier», le président de la République connaissait-il déjà le nom des assassins présumés, Barys Smahine et Youri Souchkine ? Savait-il qui étaient les commanditaires de l'attaque surprise lancée contre la base française de Bouaké, au centre de la Côte-d'Ivoire ? Voilà bientôt dix ans que les familles des victimes, qui se sont portées partie civile, tentent de percer les ressorts cachés d'un dossier qui a déjà usé plusieurs magistrats du tribunal aux armées (TAP), à l'image du premier d'entre eux, la juge Brigitte Raynaud, achevant sa mission sur le constat amer que rien, du côté de l'Etat, n'avait été fait pour la faciliter. Tout le contraire même.

Piège politique

Pour comprendre l'évolution d'un dossier où, initialement, Laurent Gbagbo faisait figure d'accusé principal, il faut revenir au contexte tendu de l'époque entre la France et la Côte-d'Ivoire. Depuis le 19 septembre 2002, 60 % du territoire ivoirien est sous le contrôle des Forces nouvelles, appellation regroupant divers mouvements rebelles nordistes que l'ONU et des ONG défendant les droits de l'homme accuseront plus tard de s'être livrés à des trafics, exactions et crimes contre les populations locales. Sous la pression de Paris, et à l'issue des accords dits «de Marcoussis» en janvier 2003, Gbagbo a accepté, entre autres compromis, de nommer un Premier ministre issu de l'opposition. Des troupes de l'ONU et de la France s'interposent entre les deux camps, lesquels doivent théoriquement s'engager dans la voie du désarmement. Les rebelles ne le feront jamais.

Après beaucoup d'hésitation, le 3 novembre 2004, Gbagbo informe un Chirac hors de lui que ses troupes vont passer à l'offensive contre les forces rebelles. Très vite l'opération des Fanci (les Forces armées nationales de Côte-d'Ivoire, fidèles à Gbagbo) tourne au fiasco et les Sukhoï-25 n'occasionnent que des dégâts limités dans le camp rebelle. Le 6 novembre, en milieu de journée, ils survolent le lycée Descartes de Bouaké où sont positionnés des centaines de soldats de l'opération «Licorne» et une soixantaine de blindés sous le commandement du colonel Patrick Destremau. Au deuxième passage, vers 13 h 20, les chasseurs russes lâchent leurs charges sur le mess des officiers, exceptionnellement fermé ce jour-là pour inventaire, et derrière lequel de nombreux militaires pensent alors pouvoir s'abriter. Le bilan est terrible : 10 morts, dont un civil américain, et près de 40 blessés. Les pilotes des Sukhoï ont-ils pu se tromper d'objectif ? Ce jour-là, en tout cas, les drapeaux tricolores étaient parfaitement visibles. A en croire son audition, informé de la tragédie par les ambassadeurs de France et des Etats-Unis, en fin de journée Laurent Gbagbo suspend son chef d'état-major ainsi que le commandant de l'armée de l'air.

Gildas Le Lidec, alors ambassadeur de France en Côte-d'Ivoire, a gardé un souvenir très précis de sa visite au président ivoirien, le soir du 6 novembre : «Il était abasourdi, effondré, dépassé par les événements.» Gbagbo, commanditaire du bombardement de Bouaké ? En 2014, plus personne n'y croit. Que dit ainsi le général Poncet, le patron de «Licorne» ? «Ma réponse est non. Il était trop fin politique pour prendre ce risque.» Celui qui deviendra son adjoint en 2005, le général Renaud Alziari de Malaussène, va plus loin :

«Je n'étais pas présent en Côte-d'Ivoire au moment de ces événements, [...] mais aujourd'hui je suis convaincu que Gbagbo n'a pas voulu tuer des soldats français et que quelqu'un de son entourage a pris cette décision sans le [lui] dire. Je pense que la mouvance Gbagbo est tombée dans un piège. Il y avait derrière un dessein politique très fort de mettre Ouattara en place.»

Que de contradictions...

Comment expliquer les certitudes de Renaud de Malaussène, haut gradé fort estimé par ses pairs ? D'abord en raison du sort réservé, d'une part, aux dépouilles des soldats et, d'autre part, aux auteurs de l'attentat. Comme le martèle l'avocat des familles, Me Jean Balan, les premiers ne sont pas tombés lors d'une opération militaire mais ont été victimes d'un assassinat, justifiant au regard du droit une autopsie en bonne et due forme. Il n'y en eut jamais, avec comme conséquence humiliante pour leurs familles, et révélée bien plus tard, l'inversion des corps de deux des défunts lors de leur inhumation. Mais surtout la gestion de l'après-bombardement reste un mystère pour les acteurs de l'époque.

Une fois leur forfait accompli, les deux pilotes biélorusses rejoignent sur l'aéroport de Yamoussoukro le groupe de mercenaires slaves chargés de la maintenance Alors qu'à la demande de Paris les chasseurs sont détruits, à la stupeur des militaires présents sur place, une partie des équipages sont laissés libres de leurs mouvements avant d'être interpellés plus tard à Abidjan. Aucun ne sera inquiété et tous seront remis au représentant de la Russie après avoir été «succinctement interrogés par un officier de gendarmerie des forces spéciales», dixit le général Poncet, par ailleurs fort mécontent de ces libérations. Quid de ces auditions supposées expéditives ? De simples pages blanches, jointes à leurs fiches d'identité dans les innombrables pièces de l'instruction.

Reste le cas des pilotes eux-mêmes. Que sont-ils devenus ? Lors de son audition, Laurent Gbagbo a fourni une version à la juge Sabine Kheris : «Le Lidec [l'ambassadeur de France] m'a dit que les conducteurs biélorusses étaient aux mains de l'armée française. On allait enfin avoir des informations. Je demande aux autorités françaises une copie des PV pour que je sache ce qu'ils ont dit et ce qu'il s'est passé. Je n'ai jamais vu une seule ligne.» Est-ce une construction a posteriori de l'ex-président ivoirien pour semer le trouble ? N'y a-t-il eu aucun interrogatoire ? La suite de son récit semble conforme à la réalité : exfiltrés en bus vers le Ghana puis le Togo, huit mercenaires, dont les deux pilotes, sont d'abord récupérés par l'ex-gendarme de l'Elysée Robert Montoya, reconverti en marchand d'armes et qui a servi d'intermédiaire pour les Sukhoï, puis sont arrêtés par les autorités togolaises.

Mais il faudra attendre 2006 pour que cette étonnante séquence soit révélée au juge d'instruction par un commissaire divisionnaire, Claude Taxis, conseiller technique au Togo à l'époque des faits. Son audition entraînera celle, tout aussi explosive, de l'ancien ministre de l'Intérieur togolais François Boko. Ce dernier, comme beaucoup d'autres témoins, détaille devant le juge les nombreuses démarches entreprises tant auprès de la DGSE que du ministère de l'Intérieur français (où officie alors Dominique de Villepin), afin que Paris récupère les mercenaires et les remette à la justice. «L'enquête menée par mes services a conclu à l'implication des huit Biélorusses dans le bombardement de Bouaké. Parmi les huit, il y avait les deux pilotes», soulignera François Boko. En réalité, les services français de renseignements les ont déjà photographiés et filmés sous toutes les coutures, depuis leur arrivée en Côte-d'Ivoire jusqu'à l'atterrissage des Sukhoï le 6 novembre. Mais «Paris ne veut pas les entendre», lâchera à l'un de ses proches le général Eyadema, le président togolais, avant qu'ils ne soient expulsés.

Faut-il voir dans cette attitude des plus hautes autorités françaises la volonté délibérée de saboter préventivement toute enquête sérieuse ? Peu à peu, les familles et leur avocat, Jean Balan, s'en persuadent, au point de déposer plainte pour «complicité d'assassinat» et «faux témoignage» contre Michèle Alliot-Marie auprès de la CJR. La démarche, affirme Jean Balan, se justifie au regard des nombreuses variations et contradictions des dépositions et déclarations de celle qui était alors ministre de la Défense. Successivement, MAM expliquera que les mercenaires slaves n'avaient pu être identifiés, puis que, simples techniciens, ils ne pouvaient être tenus pour complices et prisonniers de guerre et qu'en tout état de cause les conditions juridiques de leur audition n'étaient pas réunies.

"Objectif caché"

Tout en ayant démontré l'exact contraire lors d'une réponse à un député à l'Assemblée. Elle prétendra aussi que les pilotes des Sukhoï étaient en fuite, puis se retranchera derrière les décisions des militaires du terrain ou les informations fournies par son cabinet. Le 21 février 2013, la commission des requêtes de la CJR a classé sans suite la plainte contre MAM, arguant que les faits dénoncés (la complicité d'assassinat) n'étaient ni antérieurs ni concomitants au fait principal. Le droit au détriment de la vérité ? Pour Jean Balan, celle-ci ne ferait plus de doute, inscrite en filigrane dans la journée du 7 novembre 2004. Au lendemain du bombardement, partie de Bouaké, la colonne de blindés du colonel Destremau arrive à Abidjan, où, ulcérée par la destruction de l'aviation ivoirienne et échauffée par les jeunes patriotes de Charles Blé Goudé, la population occupe la rue. «Il fallait protéger l'ambassade de France», expliquera MAM en mai 2010 alors que, pour tous les militaires entendus, la mission officielle était de sécuriser l'hôtel Ivoire au prétexte que de nombreux expatriés s'y trouvaient. Or, c'est devant la résidence du président Gbagbo, toute proche, que se rendent les dizaines de chars. Ils y stationneront deux longues heures, avant de revenir vers Port-Boué, le cantonnement du 43e Bima à côté de l'aéroport, pour finalement repartir vers l'hôtel Ivoire, théâtre plus tard d'une violente fusillade qui provoquera de nombreux morts parmi les partisans de Gbagbo.

Pourquoi de telles erreurs de parcours ? Erreur de GPS ? Peu plausible, l'argument a été abandonné au profit d'un autre scénario présenté à la juge Sabine Kheris : venu en hélicoptère, un guide devait indiquer le chemin aux blindés, mais, «par peur et par incompétence», il se serait fourvoyé. Aujourd'hui, Gbagbo avance une tout autre interprétation. Invoquant de supposées déclarations des copilotes ivoiriens des Sukhoï, il affirme : «Le bombardement de Bouaké, en réalité, s'est avéré être l'objectif caché dans le cadre d'une opération militaire ayant d'autres buts.» En clair : un coup d'Etat visant à le «dégommer». Poncet, poursuit l'ex-président, sait quelque chose. Et aussi Mathias Doué, ajoute-t-il, citant son chef d'état-major qu'il limogera peu après et dont la présence dans la colonne Destremau est évoquée par des témoins. Si évidemment aucun des généraux entendus n'accorde le moindre crédit à la thèse du complot, Me Jean Balan estime avoir réuni assez d'indices concordants justifiant la saisine de la CJR. «Le Parlement, l'armée et le gouvernement, tempête-t-il, ont été manipulés par une présentation des faits très loin de la réalité.» Pour l'heure, les mystères de Bouaké restent entiers.

L'OMBRE DE VILLEPIN
Il l'a confié à la juge Sabine Kheris et le répétera probablement lors de son procès devant la CPI : pour Laurent Gbagbo, le bombardement de Bouaké s'inscrit dans le cadre d'une opération «visant à la dégommer». Et l'âme de ce complot ne serait autre que Dominique de Villepin, à l'époque ministre de l'Intérieur. «Toute cette histoire, Chirac l'a sous-traitée à Villepin [...] et Villepin a fait ce qu'il voulait.» Que vaut l'accusation qu'aucun élément du dossier d'instruction ne permet d'étayer ? En 2003, alors qu'il était encore ministre des Affaires étrangères, Villepin a été l'artisan intransigeant et pressé des accords de Marcoussis (présidés par Pierre Mazeaud), jugés humiliants par le pouvoir ivoirien. Son attitude à l'égard de Gbagbo, si l'on en croit le témoignage de l'ancien ambassadeur Gildas Le Lidec, frôlait sans cesse la ligne jaune des convenances diplomatiques généralement admises. Etrangement, malgré sa très forte implication dans le dossier ivoirien, lorsqu'il sera interrogé, le ministre dira tout ignorer des informations transmises à son cabinet relatives à l'identité des mercenaires détenus par les Togolais...

E.A/Presse
Fréjus Koffi

19:12 Écrit par Shlomit | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | Pin it! | | |

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