PAR HAINE CONTRE LE PRESIDENT LAURENT GBAGBO
LA FRANCE SE REND COUPABLE DE GENOCIDE EN COTE D’IVOIRE (2ème partie)



2- trois mille morts pour le contrôle géostratégique de la Côte d’Ivoire et du Golfe de Guinée.

Depuis les tristes événements de Tchernobyl en Russie qui entrainèrent des réformes politiques profondes dans le plus grand pays communiste au monde et surtout la chute du mur de Berlin en 1989, on avait cru béatement la planète à l’abri de la menace nucléaire et de la terreur des conflits régionaux. Mais, c’était sans compter avec la volonté impérialiste et hégémonique des Etats-Unis, avec leurs alliés de l’Otan, qui chercheront à imposer un nouvel ordre au monde. A travers de nouveaux concepts comme « le droit d’ingérence humanitaire » ou la « mondialisation », et se donnant des missions pour implanter et défendre la Démocratie partout dans le monde, au lieu d’être des protecteurs des Nations, au contraire, ils se révéleront comme de grands déstabilisateurs des Etats. Ils ont ainsi détruit la Yougoslavie, aujourd’hui rayée de la carte du monde et s’emploient à démanteler la grande Russie soviétique. Dans une visée de neutralisation de cette puissance amputée de certains de ses Etats mais aussi pour contrôler le pétrole des pays arabes, les pays de l’Otan ont engagé des guerres contre l’Afghanistan, l’Irak. Ils ont déstabilisé l’Egypte, la Tunisie et la Libye. Ils sont en guerre aujourd’hui contre la Syrie, l’Iran et l’Algérie restant encore en sursis. En Afrique, le Soudan a été coupé en deux, le Congo de Kabila est convoité. Après la Côte d’Ivoire, le Mali et la Centrafrique sont sous leurs feux déstabilisateurs quand le Cameroun et le Nigeria ne finissent pas de subir leurs agressions par l’entremise de Boko Haram. Face à ce regain de partage et de domination du monde, la Russie et la Chine dans le silence mais patiemment et profondément ont réorganisé leur système militaire et mis en place de redoutables armements offensifs et défensifs. Dans le même temps, avec les nouveaux pays émergents comme l’Afrique du Sud, le Brésil et l’Inde, ils vont constituer ce qu’on appelle les Brics pour contrebalancer la puissance économique des Etats-Unis et libérer le monde de l’emprise quasi-esclavagiste des institutions de Bretton Woods. Le retour de la Russie avec Vladimir Poutine sur la scène internationale, le réveil de la Chine qui affirme ses ambitions comme puissance économique et militaire et la Corée du Nord qui, adossée à la Chine cherche à jouer sa partition dans l’équilibre du monde, de plus en plus, on s’achemine vers la résurgence de la partition du globe en Blocs antagonistes. D’un côté, les Etats-Unis avec les pays de l’Otan, de l’autre, le bloc constitué de la Chine, la Russie, et leurs alliés des Brics. Les guerres régionales qui ont lieu au Moyen-Orient ne trouvent leurs explications que dans la volonté de chacun des Blocs de mettre sous son contrôle, cette partie du monde.

L’Afrique noire, jusqu’ici, n’est pas le théâtre des conflits entre les Blocs depuis 1989. Mais, pour prévenir cette éventualité, surtout que de plus en plus, avec l’avènement de nouveaux dirigeants africains comme les chefs d’Etat de l’Angola, de la Guinée Equatoriale, du Kenya, du Mozambique, du Soudan d’Omar el Béchir qui comprennent bien la marche du monde et par conséquent s’engagent à combattre et à éradiquer le fléau colonial et cherchent à s’affranchir des puissances occidentales en poussant par conséquent l’Union africaine à être anti-impérialiste, les Etats-Unis et surtout la France vont réaffirmer et consolider leur présence dans le Golfe de Guinée pour prendre de l’avance sur leurs concurrents de l’Orient. Les Etats-Unis renforcent leur suprématie au Liberia et en Sierra Leone et la France contrôle fortement ses anciennes colonies de l’AOF et de l’AEF (17). Tout se passe pour cette dernière puissance comme s’il y avait une remise en cause des indépendances, ou comme si les Etats qu’elle contrôle n’ont jamais accédé à la souveraineté nationale. François Mitterrand, avait tôt compris que « sans l’Afrique, la France n’aura pas d’histoire au 21ème siècle ». Et dans son sillage, Jacques Chirac dira en 2008 que « sans l’Afrique, la France deviendrait une puissance de 3ème rang ».(18)

Depuis 1960, jusqu’en 2 000, la Côte d’Ivoire par exemple, bien que dite indépendante, est restée fortement sous domination de la France. Sous prétexte de garder de bons rapports avec l’ancienne métropole, les premiers chefs d’Etat, Houphouët et Bédié et aujourd’hui Alassane Ouattara, lui ont littéralement confié son destin. Tout le programme de développement est pensé à Paris et exécuté sous contrainte et sous contrôle à Abidjan. Il n’y a pas d’appels d’offres avec la France. Tout se fait de gré à gré comme le veut la tradition en Françafrique. Suivant cette tradition, des conseillers français doivent siéger au Palais présidentiel et dans les ministères. La liste des membres du gouvernement doit être transmise à l’Elysée ou à Matignon pour validation et approbation avant leur publication (19). Les salaires des fonctionnaires doivent transiter chaque mois au Trésor français avant d’atterrir dans les comptes des bénéficiaires. Même les épreuves du Baccalauréat étaient imprimées depuis plusieurs décennies en France (20). On peut multiplier les incongruités du pacte colonial qui liait encore la France à la Côte d’Ivoire, pays qui n’avait jamais cessé d’être une colonie, « sa » colonie, voire sa propriété exclusive.

On était dans cette situation de dépendance de la Côte d’Ivoire au grand bonheur de la France, lorsque note Koné Katinan, « le 26 octobre 2 000, au terme d’une nuit cauchemardesque, pour les tenants de l’ordre dominant, la Côte d’Ivoire se réveille avec un nouveau régime politique. Laurent Gbagbo et son parti, le Fpi, arrivent au pouvoir de façon inattendue, en se jouant de tous les pronostics. C’est un fait majeur en Côte d’Ivoire puisqu’il met fin au règne de l’un des exemples parfaits des pouvoirs-relais africains. Il n’est pas le fruit d’un arrangement familial, sous les auspices de la France comme il est coutume en Afrique, notamment francophone ».(21) La France attendait tout le monde à la tête du pays, sauf le président Laurent Gbagbo.

Ce dernier, bien au fait des rouages des pratiques démocratiques, ayant un sens élevé de l’Etat et une haute idée de ses fonctions de chef d’Etat à la tête d’une République démocratique, très vite, se comportera comme un chef d’Etat indépendant d’un pays souverain. Bien qu’il gardât des affinités avec les Français, il montrera en plusieurs occasions qu’il n’est pas un obligé de la France et revendiquera que celle-ci regarde les Etats africains membres de l’Onu comme des Etats souverains. De plus, Gbagbo, à la différence de plusieurs de ses pairs chefs d’Etat africains, est un intellectuel, un universitaire comme le président Wade du Sénégal, et surtout un historien. Il connaît et comprend l’histoire du monde, les grands enjeux géopolitiques pour le contrôle des espaces vitaux pour la survie des grandes puissances occidentales, et la situation peu honorable de l’Afrique dans laquelle ces grandes puissances veulent la confiner. Il a vite saisi, que de brader les richesses de son pays à ces puissances, la seule voie avantageuse qui s’offrait à tous, ce n’est point la résurgence du pacte colonial, dans un rapport de dominant et de dominé, mais un partenariat de type gagnant-gagnant bien compris qui honore les différents acteurs. Mais cette attitude a été jugée orgueilleuse par l’Occident et de nombreux observateurs l’ont qualifiée d’ « erreur ».

Son « erreur », note Charles Onana, un des rares journalistes qui le défendent « a été d’être un chef d’Etat presque normal, sans doute un peu plus autonome que les autres. Il ambitionnait simplement d’être libre de décider et d’agir dans son pays sans nécessairement recourir au consentement de Paris et de Washington. Et cela n’était pas un bon signal en Afrique francophone. « Les propriétaires de l’Afrique » ont estimé qu’il allait trop loin et qu’il frôlait le crime de lèse-majesté. Il fallait donc lui barrer la route et pour cela le mettre au ban de la communauté internationale. » (22)

Aussi, comme à notre époque, la sémantique à la mode pour émotionner l’opinion et avoir sa bénédiction ou sa sympathie pour tordre le cou à des réalités comme la violation des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et la violation des intégrités territoriales, sont le « terrorisme » quand il s’agit d’aller contre des chefs à la tête d’Etat musulman, ou la « dictature » pour qualifier la gouvernance des chefs africains qui essaient de se libérer des serres des impérialistes, la France devait démonter le président Gbagbo, convaincre qu’il est un dictateur et, in fine, obtenir sa chute et s’il survit, le déporter et le maintenir en prison, pour l’exemple.

A l’éclatement de la crise ivoirienne en septembre 2002, tout laisse croire que la France avait hésité au départ de soutenir les mutins qui deviendront rapidement des rebelles. Tous les journaux qui ont rapporté les faits du début de la crise, avaient pensé que la Côte d’Ivoire, depuis 1999, et surtout depuis l’avènement de Gbagbo au pouvoir, était devenue « chroniquement instable » (23). Le Monde diplomatique, par exemple, tenait pour preuve qu’en l’espace de deux ans et demi, le putsch de septembre 2002 était le sixième avec son corollaire de morts qui pourraient avoir comme conséquences des menaces sur l’unité nationale. Ce journal qualifia ce putsch de « coup d’Etat sans visage » et fit remonter ses origines à l’ivoirité de Bédié. Selon ce journal, la France hésita et chercha la forme de son intervention, écartelée entre « non-ingérence » et « intervention dite humanitaire ». A la vérité, la France ne pouvait pas encore présager de l’aboutissement de ce putsch et l’accueil qui allait être réservé aux putschistes.

« Ce nouveau putsch, s’il débouchait sur une exigence de démocratisation et d’unité nationale, pourrait faire apparaître ces mutins comme de possibles « combattants de la liberté », et déboucher sur un processus semblable à ceux dans lesquels se sont illustrés le capitaine Jerry Rawlings au Ghana, ou le général Amadou Toumani Touré au Mali. Mais il se pourrait au contraire que, dans ce chaudron ivoirien, les mutins se muent- faute de dessein politique, ou de moyen de l’exprimer- en inquiétants desperados, versant dans les horreurs dont s’étaient rendus coupables, dans la région, les miliciens du Liberia ou de la Sierra Leone », observa le journal (24).

Ces hésitations de la France s’expliquaient aisément par le fait qu’elle sortait difficilement du feu des critiques de ses interventions catastrophiques au Rwanda. Mais sous la poussée de soi-disant « spécialistes de l’Afrique » ou « fins connaisseurs de l’Afrique » comme Jean-François Bayard, directeur de la revue Critique internationale (25)ou Jean-Pierre Dozon, directeur du Centre d’Études africaines à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales (26), ce dernier bien connu des Ivoiriens, pousseront la France à agir ouvertement en intervenant dans la crise ivoirienne. Ainsi, trois mois après l’éclatement de la crise, la France prit position et renforça son dispositif militaire qui passa de 1 200 à 2 000 hommes. Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères de Chirac se montrera très actif. Il réussira non seulement à imposer un cessez-le-feu entre belligérants avec la force Licorne pour soutenir les soldats du 43ème BIMA mais à organiser des pourparlers entre les différents acteurs en conflit à Marcoussis et à Kléber, à la suite desquels les rebelles furent légitimés en faisant leur entrée au gouvernement en avril 2003. La France qui depuis longtemps cherchait à chasser du pouvoir Gbagbo savait très bien que ce dernier à qui on soumettait des solutions, à la limite, humiliantes, au nom de la paix et qu’on dépouillait de toutes ses prérogatives de chef d’Etat, allait finir par réaction, par commettre « une erreur » qu’elle exploiterait. Mais le génie de Gbagbo lui permit de déjouer pendant dix ans tous les pièges en agissant conformément à la lettre et à l’esprit de la Constitution ivoirienne. La France dut changer de stratégie. Et avec les forces nouvelles (27) qu’elle créa, sous le silence coupable des forces onusiennes déployées sur l’ensemble du territoire national, des crimes en masse furent organisés à Duékoué, Vavoua et dans plusieurs localités du pays. En 2004, elle assassina ses propres soldats à Bouaké et tira à bout portant sur des jeunes manifestants non loin de l’Hôtel Ivoire dans le but d’accabler le président Laurent Gbagbo et prendre cela comme prétexte pour le déchoir de son poste. Mais tout son projet sous Chirac échoua. Le président Sarkozy qui prit la relève dès qu’il arriva au pouvoir en 2005 sera beaucoup plus entreprenant que son prédécesseur, parce qu’il s’est agi pour lui, avant tout, d’aider un ami : Alassane Ouattara. Naturellement le président Laurent Gbagbo dénoncera l’ingérence trop prononcée de Sarkozy qui cherchait visiblement à renverser son régime.
« Je ne comprends pas que des dirigeants d’un Etat s’arrogent le droit de vouloir faire partir de là où le peuple l’a mis un dirigeant d’un autre Etat. Je ne conçois pas du tout cela » (28).

Mais Sarkozy qui a une vision négationniste de l’homme noir (29) sera insensible à cette préoccupation du président ivoirien et comme un forcené, il usera de stratagèmes pour montrer Gbagbo comme un dictateur. En effet, en organisant un hold-up électoral en faveur de Ouattara au Quartier général de celui-ci à l’Hôtel du Golf, au terme du deuxième tour de l'élection présidentielle, avec le représentant de l’Onu et l’appui des ambassadeurs des Etats-Unis et du Japon, il réussit à présenter le président Gbagbo qui réagit contre ce hold-up, comme un mauvais perdant, donc comme un anti-démocrate. Le reste suivra. La France attendrira la communauté internationale avec le montage des femmes mortes-vivantes d’Abobo et munie de la résolution 1975 du Conseil de sécurité, elle engagea ouvertement la guerre contre le président Laurent Gbagbo. Armes lourdes, hélicoptères et chars de combats seront utilisés pour larguer des projectiles à destruction massive sur le tout Abidjan qui fut enflammée par des laves de feux comme le fait un volcan en éruption. Le journal Sud-africain The Star ne dit pas autre chose :
« La France aurait planifié cinq coups contre Gbagbo qui ont tous échoué. Elle a finalement procédé par le bombardement de sa résidence présidentielle en utilisant les forces spéciales françaises qui ont par la suite capturé le président, sa femme et son fils pour les remettre à «leur homme», Alassane Ouattara; soutenu par les rebelles qui sont formés et armés par la France. L'ancien président français Nicolas Sarkozy aurait fait pression pour que Gbagbo soit transféré à La Haye en 2011 ».(30)

Bilan du bombardement : c’est la France elle-même qui annoncera le chiffre de 3 000 morts relayé par ses média de service. Tout cela, pour le contrôle géostratégique de la Côte d’Ivoire et du Golfe de Guinée.
Lazare Koffi Koffi

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NOTES

17- AOF = Afrique Occidentale française. AEF= Afrique Equatoriale Française.
18- Fanny Pigeaud, op. cit. p. 317
19- Charles Onana, op.cit. p.181.
20- Voir Justin Koné Katinan, Idéologie, conscience et combat politique en Afrique, L’Harmattan, Paris, 2015, p.151.
21- Idem, p. 155.
22- Charles Onana, op. cit. p.29
23- Voir Philippe Leymarie, , « Rébellion militaire, massacres. La Côte d’Ivoire à la dérive », Le Monde diplomatique du 1er octobre 2002.
24- Idem
25- Jean-François Bayart qui a été aussi ancien patron du Ceri et auteur de L’Illusion identitaire (Fayard) croit dans une interview accordée à L’Express du 31 octobre 2002, a soutenu qu’il y avait un risque réel de guerre civile en Côte d’Ivoire si la France n’intervenait pas.
26- Dans des propos rapportés par le Nouvel Observateur n0 1989 du 19 décembre 2002 sous le titre « Le contingent français passe de 1200 à 2 000 hommes. Côte d’Ivoire. Notre ami Gbagbo » Jean-Pierre Dozon qui connaît dit : « Le pouvoir (de Gbagbo) est certes, légal, car il a été reconnu, mais il a une légitimité très faible puisque de nombreux candidats avaient été écartés et que, du coup, il n’y avait eu que 38 % de participation au scrutin présidentiel. En soutenant un pouvoir dont la légitimité n’a cessé de se dégrader. La France est bien imprudente ». Les Ivoiriens ne sont point surpris de ces contre-vérités de ce soi-disant spécialiste de l’Afrique. On sait de lui qu’il a publié un livre sur les Bétés de Côte d’Ivoire avec de nombreux apriori, un livre truffé d’erreurs d’analyse que son collègue universitaire Laurent Gbagbo avait pris bien du plaisir à les relever. De là à dire que cela lui est resté entre les dents, il n’y a qu’un pas.
27- C’est le ministre Dominique de Villepin qui a baptisé les rebelles du nom de Forces nouvelles. Celles-ci seront transformées en forces républicaines de Côte d’Ivoire (Frci) par le gouvernement du Golf en décembre 2010.
28- Interview à RFI, 31 mai 2010.
29- Au Sénégal, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, il n’a pas pris de gant pour dénier à l’Homme noir toute participation à la Civilisation universelle. « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » a-t-il dit.
30- The Star du 12 février 2016
3- 3 000 morts pour faire face à la récession économique française
(À lire demain la suite et la fin)