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12/02/2016

Procès Gbagbo : la marche des femmes d'Abobo et les pleurs du témoin P-190

11 février 2016
Un premier « madame le témoin » dans le prétoire, la fin du contre-interrogatoire du témoin de Yopougon-Doukouré et un mini débat sur l'appellation « président Gbagbo ». Compte rendu de l'audience du 11 février du procès Gbagbo/Blé Goudé.
Par Antoine Panaïté


Interrompu hier, l’échange entre Me Gbougnon, membre de la défense de Charles Blé Goudé, et le deuxième témoin prend fin après une séance de question/réponse d’un peu plus d’un quart d’heure.

Emmanuel Altit, l’avocat principal de Gbagbo va quant à lui essayer de mettre en évidence la « contre-attaque » mentionnée la veille par le témoin, avec notamment l’échange de jets de pierres. Il demande au témoin si les habitants de Doukouré étaient « plus forts » que les provocateurs : « On était plus forts (…) C’est pour ça qu’ils ont appelé les forces de l’ordre ».

Altit poursuivra son interrogatoire en mettant en avant cette force des habitants de Doukouré face à « une dizaine » de policiers. « Moi je comprends qu’ils ont eu peur pour leur vie, vous ne croyez pas ? » demande-il au témoin qui lui répond que « non, ils n’ont pas peur ». L’avocat conclut en faisant comprendre qu’à ses yeux, il y a aussi un doute concernant la cause de la blessure au pied du témoin : rien ne prouve qu’elle ait été causée par une grenade militaire.

L’accusation pose ses dernières questions puis le témoin de Yopougon peut partir.

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Président ou monsieur Gbagbo ?

Avant l’installation du témoin P-190 dans le prétoire, la représente légale des victimes, Paolina Massidda, souhaite attirer l’attention des juges sur un point qui l’a visiblement contrariée. Selon elle, Emmanuel Altit s'est présenté comme le représentant du « président Gbagbo » alors qu’une décision de la chambre demande à la défense de ne pas utiliser ce titre de « président » dans les écritures entre parties.

Altit rétorque que cette dénomination fait partie de la culture latine, française et ivoirienne où les présidents gardent leur titre à vie lorsqu’on les nomme. « Vous serez toujours le président Tarfusser » explique-t-il au juge-président avant d’ajouter que ne pas utiliser ce titre est « dans notre culture (…) une humiliation (…) C’est insulter le peuple ivoirien et sa liberté d’avoir choisi le président Gbagbo en 2000 ».

Dont acte. Le président, de la Cour cette fois, clôt la discussion : sa décision sera rendue à plus tard. En attendant, ça sera monsieur Gbagbo.

 « … les femmes étaient tuées »

Le troisième témoin du procès est une femme. « Madame le témoin », interrogée par le bureau de la procureure, vient d’Abobo. Elle était présente à la marche des femmes le 3 mars 2011. Supportrice d’Alassane Ouattara, elle n’avait pas pu voter lors des élections, faute de carte d’identité. Elle avait choisi d’aller à la marche pour montrer son soutien à l’homme pour qui elle aurait voulu voter. Cette marche qui selon elle, était uniquement composée de femmes car « les hommes avaient peur de sortir et nous nous sommes dits qu’il ne pouvait rien arriver aux femmes ».

En compagnie d’une voisine dénommée Fatoumata Coulibaly, qu’elle surnomme Mama, elle raconte être partie vers 9h de chez elle pour se rendre à la marche. Une fois arrivées au carrefour Banco-Anador, après 40 minutes de trajet depuis la gare, « les femmes dansaient, jouaient du tam-tam, les gens étaient contents ».

Le procureur demande à quelle heure la femme est rentrée chez elle de cette manifestation. « J’étais à la maison vers 11h » lui répond le témoin. Question suivante : « Et pourquoi avez-vous quitté le carrefour Banco ? » Réponse de l’intéressée : « Parce que les femmes étaient tuées ».

P-190 éclate en sanglots

Elle détaille alors ce qu’elle a vu pendant l’attaque : « la terre tremblait », « quelque chose est tombée », « des gens qui se sont écroulés », « des chars (…) qui tiraient ». La femme répète à plusieurs reprises qu’elle a eu peur. Après l’impact, elle s’est réfugiée sous une table sur le côté. Elle ajoute : « j’avais du sang sur mes vêtements, je n’avais même pas réalisé tellement j’avais peur (…) C’est leur sang qui a giclé sur moi (…) C’est cette bombe qui les a blessés. » C’est depuis sa cachette qu’elle dit avoir vu passer « un pick-up », « un char » et « un cargo », se dirigeant vers Adjamé.

Une fois partie et en route pour chez elle, elle croise une connaissance à qui elle demande où se trouve Mama mais elle ne l’a pas vu. Le témoin remarque ensuite le sang sur ses vêtements : « J’avais quelque chose qui ressemblait à du pus (…) à un mouton qu’on a tué et qu’on a cassé la tête, ça ressemblait à ça, cervelle ».

Après avoir jeté ses vêtements en chemin, elle est arrivée chez elle, dans sa cour. « J’ai pleuré » contre un mur puis « une voisine qui habitait la même cour que moi (m’a dit) de rentrer à la maison (…) Quelque chose est arrivé à Mama ». Le témoin raconte son ressenti à l’annonce : « Est-ce que c’est vrai ce qui est arrivé à Mama (…) dire que cette personne était décédée les gens étaient sous le choc (…) et me dire qu’elle était décédée, ça… »

Au-delà de la voix robotisée du témoin, on distingue des sanglots. Le juge annonce une pause. Les pleurs se poursuivent.

Il faudra ménager madame le témoin

Au retour du déjeuner, le juge et les membres de la Cour vont faire preuve de beaucoup de prudence par rapport au bien-être du témoin. Le juge demande au procureur « d’être aussi délicat que possible ». Il rappelle au témoin que la psychologue (assise à ses côtés mais invisible pour le public) est là.

Des vidéos des femmes qui chantent et dansent sont montrées. Le témoin ne reconnaît pas les gens mais dit avoir entendu les chants entonnés par les supportrices de Ouattara. Puis elle reconnaît les lieux : le carrefour Banco.

Jennifer Naouri, membre du conseil de défense de Gbagbo, prend le relais de l’interrogatoire. Elle revient sur l’organisation de la marche et notamment celle qui les a convaincues d’y aller : Aminata Traoré, « une membre du RDR » qui organisait aussi des meetings où le témoin se rendait et « où l’on dansait ».

Après un bref huis-clos concernant le trajet précis de la femme pour se rendre à la marche, Naouri concentre ses questions sur la peur que ressentait le témoin pendant la crise en soulignant que cette peur avait été « continue » entre l’élection présidentielle jusqu’à son départ d’Abobo vers « fin mars ». L’avocate française insistera aussi sur des questions soulignant que le témoin était « désorienté » lors de l’attaque. Mais l’heure tourne. Les sujets les plus sensibles pour le témoin seront pour demain.

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Les articles écrits à l’occasion du procès relatent les faits tels que décrits par l’accusation, la défense, la représentante des victimes ou les témoins. Ils ne traduisent pas la pensée d’Ivoire Justice et doivent être compris comme des récits d’audiences.

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[Photo d'illustration : Issouf Sanogo/AFP]
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Pour ceux qui n'auraient pas eu l'occasion de voir la séance d'hier, voici le résumé d'un épisode qui m'a semblé assez intéressant.
Lors du contre-interrogatoire du témoin P536, qui avait été interrogé la veille et l'avant-veille, Emmanuel Altit a tellement bien flatté le témoin qu'il a fini par lui arracher doucement des aveux concernant la scène d'une émeute à Yopougon le 25 février 2011, alors que des combattants et des agitateurs du RDR commençaient à infiltrer d'autres secteurs qu'Abobo, notamment dans le quartier Doukouré, près du commissariat du 16e arrondissement. Ils suivaient alors le mot d'ordre donné par Soro depuis Dakar, le 19 février. Soro voulait que le «peuple ivoirien» fasse la «révolution».

Dans l'interrogatoire, le témoin avait laissé entendre que, le 25 février 2011, il avait été atteint par une grenade de type militaire lancée par des policiers ou des gendarmes «à la solde» de Laurent Gbagbo pour tuer les partisans de Ouattara. Mais, lors du contre-interrogatoire, Me Altit a cité le rapport médical fourni par le témoin lui-même, dans lequel il était écrit que ce dernier avait été victime d'un accident de type balistique.
Autrement dit, il n'avait pas été touché par les fragments d'une grenade qui aurait explosé, mais bien par un objet qui lui était tombé dessus, à savoir une grenade lacrymogène tirée en l'air par une dizaine de policiers pour disperser une foule nombreuse et hostile de partisans du RHDP qui lançaient des pierres aux partisans de Laurent Gbagbo et aux policiers. Les policiers avaient dans les mains des fusils servant à lancer des grenades lacrymogènes, et non des fusils pour tirer sur les gens.


Bernard Desgagné


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