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10/02/2016

Déconstruction anthropologique et historique de la Côte d’Ivoire par Bensouda:

Le silence complice et coupable des intellectuels ivoiriens

Au cours des deux premiers jours de l’ouverture du procès intenté contre le président Laurent Gbagbo et le ministre Charles Blé Goudé à la Cour pénale internationale (Cpi) de La Haye, la procureure d’origine gambienne Fatou Bensouda et son équipe de l’accusation, ont fait un exposé au contenu fort dangereux quant aux conséquences sociales qu’il pourrait engendrer.

En effet, pour démontrer que les prévenus sont poursuivis devant la Cpi pour crimes contre l’humanité, l’accusation, sans scrupule aucun, a soutenu qu’il y en en Côte d’Ivoire, deux frontières : une entre les ethnies et une autre entre les religions. Aussi, a-t-elle divisé ce pays en deux grandes parties : d’un côté les sudistes occupés par les Bhété et assimilés qui sont chrétiens ; les nordistes qui sont les Dioula de religion musulmane de l’autre. Selon elle, le président Laurent Gbagbo, sudiste, d’ethnie bhété et chrétien, refusant de céder le pouvoir qu’il a perdu au terme du deuxième tour des élections présidentielles de 2010, a organisé le génocide des partisans de son rival Alassane Ouattara, nordiste, Dioula et musulman.

Au-delà des contre-vérités qui entourent ces élections, ce qui a été frappant, c’est la division de la Côte d’Ivoire en deux parties entre Bhété chrétiens au Sud et Dioula musulmans au Nord et tout l’effort de déconstruction de la réalité historique et anthropologique de notre pays. En d’autres lieux, un tel discours qui met en mal tous les acquis de la connaissance de notre pays, aurait pu déclencher, dès le lendemain, en dehors des chapelles politiques, de vives réactions aussi bien des responsables religieux que des intellectuels ivoiriens. Mais c’est plutôt un silence de cimetière pourrait-on dire complice, qui a fait suite au discours de l’accusation contre le président Gbagbo. Et dans ce concert de silence, les voix éteintes surtout des Historiens et des Anthropologues qui frisent la démission dans leur rôle d’éclaireurs de la société sont fort troublantes.

En effet, en tentant de démontrer que la crise postélectorale qu’a connue la Côte d’Ivoire, est une crise ethno-religieuse, là où tous les observateurs avertis et honnêtes de la scène politique ivoirienne savent que cette crise en réalité a été provoquée par la France impérialiste et néocoloniale pour mettre fin aux velléités indépendantistes et souverainistes du président Laurent Gbagbo, la procureure Bensouda a simplement pris un raccourcis qui, si cela a prospéré ailleurs en Afrique, ne reflète pas du tout la réalité ivoirienne. En Côte d’Ivoire, tout le monde le sait, il n’y a pas de frontière entre les ethnies, ni de frontière entre les religions. Au contraire, les populations quelque soient leurs ethnies et leurs religions vivent dans les villages et les villes comme dans les quartiers, en bonne intelligence et dans une parfaite convivialité. Cela est une vérité qui remonte très loin dans le temps.


Même quand à partir des années 1980 et surtout depuis l’intrusion d’Alassane Ouattara dans la vie politique ivoirienne, certains courants fondamentalistes et extrémistes ont tenté de construire autour de ce dernier un Islam contre la laïcité dans le but d’en faire une religion d’Etat, ce projet n’a pas pu prendre pied en Côte d’Ivoire car le sentiment d’unité et de fraternité qui lie les Ivoiriens est très fort et va au-delà des considérations politiques, idéologiques et religieuses. Et comme l’a démontré brillamment Me Agathe Barouan, avocat de la défense, le 1er février 2016, il n’est pas rare de voir dans les familles ivoiriennes, vivre en bonne entente, des membres se réclamant de telles obédiences politiques ou de telles religions différentes les unes des autres.

Mais en présentant ces contre-vérités pour justifier et soutenir une cause, Bensouda ne fait pas que simplement étaler son ignorance sur notre pays, mais elle se hasarde à déconstruire à dessein, toute sa réalité anthropologique et historique. Ainsi, pour elle, la Côte d’Ivoire n’est habitée que par deux peuples antagonistes pratiquant deux religions dans deux espaces géographiques différents[1]. Coupant le pays au 6ème parallèle juste au niveau de Bouaké, la capitale du Centre, toutes les populations vivant au Nord de cette ville sont toutes des Dioula et sont musulmanes. Et au Sud, il y a les Bhété chrétiens.

Les 60 ethnies regroupées dans cinq grandes aires[2] dont on a souvent évoqué l’existence dans les enseignements scolaires et universitaires et quelque fois à la télévision nationale ainsi que la multitude de personnes pratiquant les religions dites traditionnelles ont été simplement et purement effacés au détour d’un discours à forte charge polémique. C’est sur ces affirmations erronées que logiquement, devraient spontanément réagir les intellectuels, du moins ceux qui se réclament comme tels, surtout les Anthropologues, les Historiens et les Sociologues ivoiriens. Mais jusqu’ici, point de réaction et le danger est que, si ces faussetés ne sont pas décriées, nos populations et surtout les jeunes, grâce aux média et aux réseaux sociaux, pourraient les intérioriser et les prendre pour vérité.

La question qui vient à l’esprit, est de savoir, pourquoi, les intellectuels voire les universitaires ivoiriens qui se sont échinés à faire de la recherche plusieurs années durant pour enseigner des connaissances devenues des acquis[3] se taisent-ils ? Est-ce par peur du contexte politique actuel fait de dictature où les nouveaux gouvernants ne font pas mystère de leur volonté de « nettoyer » d’une manière ou d’une autre tout opposant par leurs agents sans grade ni formation appelés pompeusement Force républicaine de Côte d’Ivoire (Frci), leurs chasseurs-dozo ou police parallèle dont la présence est étouffante, leurs armées de « microbes », ces gamins-égorgeurs qui pullulent dans les rues ? Ou est-ce simplement par crainte de perdre un poste juteux ou par lâcheté en tant que membre d’une formation politique qui soutient les gouvernants actuels ? Enfin, est-ce parce qu’ils approuvent ce qui arrive à Gbagbo, un intellectuel qui dérange trop, que même si ce qu’on dit de lui ou qu’on lui attribue parce qu’il est de telle ethnie et de telle religion est faux, ils se taisent par jalousie et par mésestime ? Or, qu’est-ce qu’un intellectuel ? Quelle est sa place et son rôle dans la société ?

La discussion sur ce qu’est un intellectuel et son rôle dans la société est apparue en France à la faveur de la prise de position ferme d’Emile Zola dans ce qu’on a appelé « L’affaire Dreyfus »[4]. En effet, suite à la condamnation aux travaux forcés aux Antilles dans l’île du Diable du capitaine juif Alfred Dreyfus accusé par la hiérarchie militaire française d’avoir livré des documents à l’ennemi dans la guerre franco-allemande de 1870 soldée par la défaite retentissante de la France, Zola, romancier déjà célèbre, dont les écrits dérangeaient la bourgeoisie de l’époque qui exploitait à outrance le monde ouvrier, prit fait et cause pour le condamné. Dans une lettre intitulée « J’accuse !… » publiée dans le journal L’Aurore du 13 janvier 1898 et adressée au président Français Félix Faure, Zola prit le risque de dénoncer toute la nébuleuse qui entoura cette affaire. Son but étant d’obliger le gouvernement à agir et à réagir pour pousser à la révision de la sentence jugée sévère et injuste contre le jeune Dreyfus, sa lettre fut accueillie comme un scandale par les bonnes consciences de tout bord, notamment militaires comme civiles, monarchistes et républicains, conservateurs et révolutionnaires, bourgeois et ouvriers, etc.

En plus de cette lettre, Zola organisa des pétitions – autrefois on disait manifeste – d’intellectuels de grande renommée – professeurs, étudiants, artistes, littérateurs, etc,- et réussit par ces actions à diviser toute la France, dans la campagne comme en ville, dans les familles, en deux camps : les dreyfusards et les anti-dreyfus.  « Zola qui avait agi seul, contre l’Etat, le gouvernement, l’armée et l’opinion publique, obligeait chacun à prendre position. En posant, pratiquement, par l’exemple, la place de l’intellectuel dans la cité… Zola encourageait les prises de position au grand jour », écrit Philippe Oriol, un de ses biographes.[5] Naturellement, une telle entreprise ne va pas sans risques[6]. Mais ce n’est pas pour autant que Zola ne la mena pas. Ayant une claire conscience de son rôle d’intellectuel, celui de forger les consciences à soutenir et valoriser la justice, l’égalité entre les citoyens, à promouvoir la fraternité et la paix sociale, Zola apparut comme l’un des premiers Français à mettre sa plume au service du citoyen, victime d’injustice.

Il est vrai qu’avant lui, des philosophes comme Montesquieu, Voltaire et Rousseau, des littérateurs comme Victor Hugo et Lamartine etc, ont pu dénoncer avec véhémence certains travers de leur temps au point de vivre pour certains l’exil, mais leurs œuvres furent purement des sommes de réflexions humanistes. Zola fut manifestement le premier à faire de ses écrits un instrument de combat.  A sa suite, on verra, dès le début du XXème siècle l’avènement d’une nouvelle race d’écrivains qui se réclameront comme des intellectuels engagés. On dira alors d’intellectuel « l’homme cultivé qui agit « sans mandat politique », en se servant des moyens propres à son métier, dans un contexte étranger à ce dernier, et ce dans l’intérêt des affaires publiques – précisément dans l’espace public politique »[7]

C’est au regard de cette définition qu’on verra, à la faveur des guerres successives auxquelles la France fut confrontée, – la crise marocaine (1904-1911), la Première Guerre mondiale (1914-1918), les écrivains se retrouver sur le terrain de la Défense nationale cédant à la fièvre ou à l’inquiétude qui s’empara de l’opinion publique. Des grands noms comme Anatole France, Maurice Barrès, Romain Rolland, Guillaume Apollinaire, Paul Claudel, Charles Péguy, etc. marqueront les esprits en France en décelant très tôt dans la guerre une mise à mort de la civilisation et beaucoup d’entre eux exalteront l’idéal d’émancipation humaine.

Après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque la détresse s’empara à nouveau des Français suite à la défaite humiliante face aux forces armées nazi qui entrainera l’occupation, les persécutions politiques et raciales le plus souvent dans des camps de concentration, de nouveaux écrivains comme André Gide, Sade, André Breton, François Mauriac, André Malraux, etc., et particulièrement des philosophes comme Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Gabriel Marcel, etc., après avoir dénoncé l’absurdité du monde, refuseront cependant de s’abîmer dans un désespoir stérile. Ils seront reconnus comme de nouvelles consciences qui, de révoltées contre la guerre, le mal, le mensonge d’Etat, les injustices, les mécanismes de réduction de l’homme et d’asservissement de l’esprit par la propagande, les négations inacceptables de certaines races, pousseront à l’engagement dans la construction d’un monde plus humain.

Le plus souvent, leurs prises de position pour défendre l’homme seul, ou l’homme en société se sont faites en dehors des chapelles politiques. Car, quand un homme est en situation, de danger, d’aliénation et d’animalisation, il y a au niveau de la conscience de tout homme et plus encore des intellectuels, du seul fait qu’on soit un homme, un appel urgent à aller vers lui, pour le secourir, pour lui (re) donner toute sa dimension d’homme. Et cela, sans parti pris de religion, d’idéologie et d’appartenance à un groupement politique. Laisser un homme s’abîmer dans le désespoir parce qu’isolé, laisser un homme mourir en invoquant des considérations politiques, philosophiques, idéologiques qu’on ne partage pas avec lui, est un crime. Se taire sur les mensonges organisés, les mensonges d’Etat ou partisans est une démission de sa qualité d’homme.

Ainsi, par exemple, pour ne pas se rendre coupable devant l’Histoire comme l’ont été des grands esprits comme Hegel, Voltaire, Kant qui ont exalté la traite négrière en dépréciant l’Homme noir jusqu’à l’animaliser, Sartre prendra, lui, la défense de ces Noirs et soutiendra leur lutte émancipatrice pendant la décolonisation. Avec Orphée noir, titre de sa préface à La nouvelle anthologie des poètes noirs de L-S Senghor parue en 1948, Sartre, se révélera comme un tiers-mondiste et un anticolonialiste. Si donc, on retient que l’intellectuel, c’est « l’homme cultivé qui agit « sans mandat politique », en se servant des moyens propres à son métier », voire l’homme cultivé qui agit en dehors de sa chapelle politique, son action étant dictée par sa conscience à défendre la cohésion de sa communauté, au regard actuel du silence bruyant des universitaires face à la déconstruction anthropologique et historique de la Côte d’Ivoire par Bensouda sous la dictée d’Alassane Ouattara et de ses mandants européens, peut-on dire qu’il y a des intellectuels dans notre pays ? J’en doute. Sinon, ils ne peuvent pas rester là, à se taire et à regarder Bensouda semer les germes d’une prochaine déflagration sociale sur des bases ethno-religieuses montées de toutes pièces et entretenues.

Le silence de ces universitaires, particulièrement les Anthropologues, les Historiens et les Sociologues aide les ennemis du pays à mettre en conflit les populations jusqu’ici paisibles de notre pays sur des désaccords artificiels. En suivant leur silence complice et coupable, on en vient à regretter la génération des Georges Niangoran Bouah, Harris Memel Fotê, Jean-Marie Adiaffi… Au temps du parti unique triomphant, où certains hommes politiques larbins, pour avoir leur place au soleil, sans rigueur morale aucune, ont tenté de faire plaisir au président Houphouët-Boigny en lui faisant croire qu’avant lui, la Côte d’Ivoire n’existait pas et que tout avait commencé avec lui, ces hommes, de vrais intellectuels, ont trouvé la force de dire la vérité sur l’histoire de notre pays et sur la réalité des hommes et des femmes qui l’habitent et le construisent dans un effort commun soutenus. Mais cette génération est peut-être morte sans enfanter de nouveaux redresseurs des contre-vérités sur notre pays.

Lazare KOFFI KOFFI.

[1] Elle transpose en Côte d’Ivoire, le cliché du Rwanda où deux peuples, les Tutsis et les Hutus ont été mis artificiellement en conflits sur des considérations ethno-religieuses par la France. Pour avoir été substitut du procureur du Tribunal pénal international du Rwanda, elle ne s’est pas gênée d’appliquer ce qu’elle croit général et commun à toute l’Afrique. Pour elle, il ne peut exister de conflits d’ordre idéologique du genre souverainistes contre conservateurs de l’ancien ordre dominé par la France. En Afrique, en l’écoutant, tout conflit politique ne peut s’expliquer que par des considérations ethno-religieuses.
[2] Il s’agit des Mandé, des Gur ou voltaïques, des Akan, des Krou et des Lagunaires
[3] Après les balbutiements des années 1960, l’historiographie des peuples de Côte d’Ivoire devient plus nette à partir de 1970 et est bien fournie dans les années 1980. A partir de cette dernière année, anthropologues, archéologues et historiens se sont accordés sur des chronologies précises, sur des contenus élaborés à partir de sources variées et sur des méthodes qui ont rendus dynamique la connaissance de l’histoire des peuples de Côte d’ivoire, leur migration, leurs modes d’occupation de l’espace, leurs productions intellectuelles, matérielles, économiques et artistiques ainsi que leurs organisations politiques et sociales. Des synthèses ont été faites et des ouvrages de vulgarisation sous forme de manuels scolaires, ont été réalisés. Ce sont des acquis qu’on ne peut pas venir détruire au détour d’une plaidoirie pour satisfaire une vision et une cause. (Cf à ce propos les quatre volumes du Mémorial de la Côte d’Ivoire, édit. A.M.I. Abidjan, 1989 et l’ouvrage de Pierre Kipré, Côte d’Ivoire. La formation d’un peuple, SIDES/IMA, Paris 2005
[4] Selon Habermas, le terme intellectuel a été créé dans le contexte français de l’affaire Dreyfus. (Habermas, Ecrits politiques. Culture, droit, histoire, Flammarion, Paris, 1999, p.35.)
[5] Philippe Oriol, « J’accuse!… ». Emile Zola et l’Affaire Dreyfus, Librio, Paris, 1998, p. 11.
[6] Zola sera fait prisonnier sur ordre du gouvernement, jugé et condamné. Par la suite, il connaîtra l’exil et une mort atroce jamais élucidée. Mais il a été admis au panthéon des grandes figures qui ont marqué la France.
[7] Habermas, citant Anatole France, op.cit. p.35

22:18 Écrit par Shlomit | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | Pin it! | | |

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