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27/01/2016

Blaise Compaoré sous la loupe de Fanny Pigeaud

J'avais pressenti la présence de Blaise Compaoré, fidèle à lui-même, derrière les évènements sanglants survenus à Ouaga le 15 janvier passé. Et voilà que Fanny Pigeaud, non moins égale à elle-même, qui donne dans ce papier tiré du site Mediapart, de quoi en faire le cerveau de l'affaire.
Bonne lecture.
Ezzat El Dine AbdulBaghi

APRÈS L'ATTENTAT DE OUAGADOUGOU, LES REGARDS SE TOURNENT VERS COMPAORÉ
Mediapart | 25 janvier 2016 | Par Fanny Pigeaud

Depuis l’attaque du 15 janvier 2016 à Ouagadougou, les noms de l’ex-chef d’État burkinabè Blaise Compaoré et du président de l’Assemblée nationale ivoirienne Guillaume Soro circulent avec insistance. Les soupçons prennent leur source dans le rôle sulfureux que la « galaxie Compaoré » a joué pendant ses 27 ans de règne.

Après l’attentat de Ouagadougou revendiqué par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), des commentateurs français ont affirmé que le départ forcé de Blaise Compaoré du pouvoir, fin 2014, et celui de son ancien bras droit, le général Gilbert Diendéré, auteur d’un coup d’État raté en septembre 2015, avaient créé un vide sécuritaire et permis l’intrusion du terrorisme au Burkina Faso. Selon eux, le pays était épargné sous Compaoré parce que ce dernier avait été « médiateur dans de nombreuses crises régionales » et actif dans « le règlement de prises d’otages d’Occidentaux au Sahel ». Mais en Afrique, les analyses sont très différentes : de bons connaisseurs du contexte et des acteurs pointent plutôt un doigt accusateur vers Compaoré, réfugié en Côte d’Ivoire, et plusieurs de ses fidèles, dont Soro. « Ici, tout le monde les soupçonne », explique un responsable d’une ONG burkinabè.
Ce sont d’abord les liens de Compaoré avec les groupes armés de la région et son implication dans toutes les opérations de déstabilisation menées ces dernières années en Afrique de l’Ouest qui orientent vers cette piste. « Le régime Compaoré a été dans tous les trafics d’armes au Liberia avec Charles Taylor, avec Jonas Savimbi pour le diamant en Angola. Ouagadougou a été un centre mafieux qui a prospéré avec les conflits en Afrique de l’Ouest », rappelle un diplomate africain. Sous Compaoré, le Burkina Faso a en effet été le principal pourvoyeur en armes, contre des diamants, du Front révolutionnaire unifié (RUF), groupe rebelle qui a terrorisé la Sierra Leone de 1991 à 2002. Il a aussi fourni plusieurs centaines de soldats à la rébellion de Charles Taylor au Liberia, au début et à la fin des années 1990. Il a été un acteur important dans le trafic de diamants et de matériel militaire avec l’Unita, le mouvement rebelle angolais de Savimbi.

Compaoré a aussi joué un rôle de premier plan dans la déstabilisation de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire : il a hébergé et aidé dans leurs préparatifs les ex-militaires ivoiriens qui ont attaqué à plusieurs reprises la Côte d’Ivoire à partir de 2001. Il est ensuite devenu le mentor de Guillaume Soro, qui a pris en 2003 la tête de cette rébellion ivoirienne dite des Forces nouvelles et pro-Alassane Ouattara, l’actuel président de Côte d’Ivoire. En retour, Compaoré a bénéficié d’une partie des ressources pillées par les rebelles dans la zone qu’ils ont contrôlée de 2002 à 2010, soit 60 % du territoire ivoirien. De nombreux rapports d’experts mandatés par l’ONU indiquent que le Burkina Faso a alimenté les Forces nouvelles en armes et combattants au cours des années 2000 et lors de la guerre contre Gbagbo en 2011.

Soulignons que Compaoré n’a jamais été inquiété : lors du procès de Charles Taylor pour crimes de guerre et contre l’humanité, ouvert en 2007 par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, son nom a été évoqué à plusieurs reprises, sans conséquence. Est-ce parce qu’il est devenu au fil des ans le « pivot de la politique française dans la région », selon plusieurs analystes ? « Le plus extraordinaire », c’est que Compaoré s’est forgé « une image de "sage" de l’Afrique de l’Ouest. Le voici médiateur au Togo, en Guinée et – comble de l’ironie – en Côte d’Ivoire en mars 2007, après l’accord de Ouagadougou, qui aboutit à la nomination du chef rebelle Guillaume Soro comme premier ministre de Laurent Gbagbo. Le pyromane devient donc officiellement faiseur de paix dans le pays qu’il a contribué à déstabiliser », a souligné le journaliste Jeremie Ncube.
L'ancien ministre des affaires étrangères du Burkina, Djibril Bassolé, avec Iyad Ag Ghaly, chef du groupe armé salafiste Ansar Eddine, à Kidal, au Mali, en 2012.
Autre dossier : celui du Sahel. Au Mali, on le soupçonne d’avoir appuyé plusieurs des mouvements armés, touaregs et djihadistes, évoluant dans le nord du pays. Certains des chefs de ces groupes, comme ceux du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), avaient leurs habitudes à l’hôtel Laïco de Ouagadougou. Dans cette crise malienne, Compaoré a également réussi à se faire nommer médiateur, en 2012, avec comme adjoint Djibril Bassolé, son ministre des affaires étrangères (aujourd’hui en prison). Des photos de cette période circulent d’ailleurs ces derniers jours sur les réseaux sociaux, dont une de Diendéré. Celui-ci, fait chevalier de la Légion d’honneur française en 2008, était aussi « un acteur clé du business des otages occidentaux », d’après le journaliste Théophile Kouamouo.

Un autre personnage apparaît dans les opérations troubles de Compaoré : il s’agit de l’homme d’affaires mauritanien Moustapha Ould Limam Chafi, alias Mayaki, qui a été conseiller spécial de Compaoré à partir de 1995. Le réseau de Chafi « va du Niger à la Côte d’Ivoire, où il passe beaucoup de temps auprès du premier ministre Guillaume Soro, et au Mali, entre autres. Hors Afrique de l’Ouest, ses connexions vont du Maroc au Darfour (Soudan) ou encore au Rwanda », expliquait l’Agence France-Presse en 2011.
Selon un rapport de l’ONU de 2013, c'est grâce à ses « activités de courtage » que les Forces nouvelles de Soro ont reçu en 2011 des quantités importantes d’armes et de munitions. Officiellement, il a été le sherpa de Compaoré au Sahel et a obtenu la libération de plusieurs otages occidentaux, mais il est accusé d’avoir des liens ambigus avec les groupes armés impliqués. En décembre 2011, le parquet de Nouakchott a ainsi émis un mandat d’arrêt international contre lui pour « financement du terrorisme » et appui « à des groupes terroristes », dont Aqmi.
« Les choses se sont réalisées exactement selon le plan »

Pour un habitué de la région, Chafi est « un homme des services français, il n’y a aucun doute là-dessus ». Il est aussi dans les petits papiers de Ouattara : en 2013, il faisait partie des invités de l’épouse du président ivoirien à une soirée organisée à Abidjan pour remercier les « généreux donateurs » d’un projet de construction d’hôpital, selon la Lettre du Continent. Depuis la chute de Compaoré, Chafi vit, dit-on, entre la Côte d’Ivoire, le Maroc et le Qatar.

A-t-il été mêlé au putsch de Diendéré de septembre 2015 ? Son nom est en tout cas apparu dans l’enregistrement d’une conversation téléphonique entre Bassolé et Soro qui a fait récemment scandale. Dans cette discussion, Soro rapportait les propos d'un ministre ivoirien qui lui aurait lancé, au sujet du putsch de Diendéré : « Salif [Diallo] dit que c’est toi qui es derrière tout ça. Toi et Mayaki, Bassolé : c’est vous qui avez fait tout ça ! » Aujourd’hui, un homme politique de la région s’interroge : « Après l’échec du coup d’État de Diendéré pour stopper la transition au Burkina Faso, quels sont à présent les liens entre Chafi et les auteurs des récents événements de Ouagadougou ? » Il n’est pas le seul à se poser cette question. Le 21 janvier, une villa de Chafi a été perquisitionnée à Ouagadougou.

Quant à Soro, son passé de chef des Forces nouvelles, ses relations avec Compaoré et Chafi font partie des éléments qui poussent beaucoup d'observateurs à penser également à lui à propos des attentats de Ouagadougou. Il y a aussi son rôle dans le coup d’État de Diendéré et les poursuites engagées contre lui : le matin de l’attentat de Ouagadougou, les médias ont révélé que la justice burkinabè avait émis un mandat d’arrêt international contre lui pour son implication présumée dans le putsch. Le 15 janvier 2016, « les choses se sont réalisées exactement selon le plan qu’il avait exposé à Bassolé dans les écoutes téléphoniques », remarque aussi le responsable d’ONG cité plus haut. En pleine opération de sauvetage du coup d’État de Diendéré, Soro avait en effet expliqué à Bassolé qu’il fallait « frapper » au nord, récupérer une gendarmerie, puis cogner à un autre bout du pays pour désorganiser les forces de sécurité. Or quelques heures avant l’assaut des terroristes à Ouagadougou, une patrouille de gendarmerie a été attaquée dans le nord du pays.

Toutes ces données ont fait dire au mouvement du « Balai citoyen », qui a œuvré à la destitution de Compaoré en 2014 : « Les Burkinabè (…) savent que les attaques de Ouagadougou et celles qui ont eu lieu dans d’autres localités sont le fait de groupes qui ont longtemps fricoté avec le régime déchu. (...) Nous pensons qu’il faut rechercher les vrais commanditaires de ces attaques parmi ceux qui ont intérêt à faire regretter au peuple son insurrection et ses acquis. » Il n’a pas apprécié les commentaires de ceux affirmant que la mise à l’écart des membres de l’ancien régime était la cause des problèmes actuels du Burkina Faso : « Ces nostalgiques d’un temps révolu oublient de mentionner les liaisons incestueuses et mafieuses entre leurs amis et mentors et les groupes extrémistes violents. » Parmi les « nostalgiques » visés, le général Emmanuel Beth, ancien commandant de Licorne en Côte d’Ivoire, ex-ambassadeur de France au Burkina Faso, et « ami intime de Blaise Compaoré et de Gilbert Diendéré ».

Que va-t-il se passer maintenant ?
Pour l’instant, Abidjan ne semble pas décidé à exécuter le mandat d’arrêt contre Soro ni celui contre Compaoré, émis en décembre pour son implication présumée dans l’assassinat de l’ex-chef d’État Thomas Sankara, en 1987. Ouattara « protège Compaoré et le Burkina Faso est instable », a déploré le 22 janvier Mamadou Koulibaly, président de Lider, parti ivoirien d’opposition, sur Twitter.

Il est probable que la situation doive se compliquer davantage : de nouvelles écoutes de conversations téléphoniques de Diendéré, réalisées en septembre 2015 en plein coup d’État, et détenues par la justice burkinabè, viennent d’être dévoilées. Elles suggèrent que Diendéré était aussi soutenu dans son entreprise par le… chef d’état-major de l’armée ivoirienne et ex-chef des forces armées des Forces nouvelles, Soumaïla Bakayoko, et par le lieutenant-colonel, ex-chef de guerre de la rébellion Koné Zakaria. À Abidjan, certains estiment que ces révélations n’ont d'ailleurs pu se faire qu'avec l’accord de Ouattara et de ses conseillers français : « Tout donne l’impression que Ouattara veut faire le ménage dans son propre camp. Il est trop redevable à certaines personnes. Pour avoir la paix, il doit sacrifier Soro et Compaoré [qui l’ont, avec le concours de la France, porté au pouvoir] », estime un analyste.

13:02 Écrit par Shlomit | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | Pin it! | | |

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