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16/01/2016

« La CPI souffre de nombreux dysfonctionnements »

Dixit Stéphanie Maupas, journaliste spécialisée dans la justice internationale :

Stéphanie
Maupas, journaliste spécialisée dans la justice
internationale : « La CPI souffre de nombreux
dysfonctionnements »

Le joker des puissants, sous-titré Le grand roman de la CPI, sort aujourd’hui aux éditions Don Quichotte. Journaliste indépendante, correspondante à La Haye pour Le Monde et France 24, Stéphanie Maupas signe une enquête édifiante et sans concession sur les fondements et les rouages de la Cour Pénale Internationale. Un livre qu’elle viendra présenter au public le 5 février à l’Alliance française de La Haye. Interview.  

Stéphanie Maupas suit l’actualité de la CPI depuis sa création en 2002. Son livre, passionnant, précis et très documenté, consigne treize années de travail et d’observation en tant que journaliste indépendante. Il nous plonge dans les arcanes et l’histoire complexe et mouvementée de cette juridiction collective, de ses fondements à son activité contemporaine.
Cour permanente unique en son genre, siégeant à la Haye, la CPI est régie par le traité de Rome (1998), ratifié par 123 Etats. Sa mission est de juger les responsables de génocide, de crime de guerre et de crime contre l’humanité sur les territoires des Etat qui ont ratifié le traité. Pourtant, à ce jour, aucun haut responsable ayant commis ces forfaits n’a vraiment été inquiété. Les huit enquêtes ouvertes concernent uniquement l’Afrique et il aura fallu attendre dix ans pour que la Cour rende son premier jugement en reconnaissant le Congolais Thomas Lubanga coupable de crimes de guerre en 2012. 
Le joker des puissants offre l’analyse critique et sans phare d’une CPI qui semble ne pas tout à fait exaucer l’idée de justice universelle qui l’a fait naître. « La Cour a entre ses mains de nombreux atouts. Un large soutien international, des opinions publiques acquises. Mais, pendant les dix années qui vont suivre, elle va lentement ruiner son capital en s’attachant à séduire les puissances réfractaires, à ne froisser aucun pouvoir » écrit la journaliste à la fin du chapitre sur son avènement en 2002. L’efficacité et l’indépendance de la CPI relèvent-t-elles d’une utopie ?

Qu’est ce qui, dans ce théâtre de justice et de diplomatie, attise votre intérêt et votre curiosité de journaliste ?
- J’ai commencé à couvrir la justice internationale avec le tribunal pour le Rwanda qui était basé en Tanzanie, en 1997. Le sujet ne m’était pas inconnu et j’y étais plutôt sensible. Le fait que cette justice se mette en place m’intéressait, pour comprendre en profondeur ce qui s’était passé en 1994 pendant le génocide. Pourquoi une personne est-elle accusée, de quoi ?  Quelle est la conséquence du procès sur la politique du pays concerné ? Ce sont des sujets passionnants.

Condensé de votre expérience de journaliste, voyez-vous ce livre comme une enquête, un essai, un portrait ? Et pourquoi faire ce bilan aujourd’hui ?
- C’est un reportage sur la Cour, qui en racontant des épisodes de son histoire et de son quotidien, tente de dire sa complexité. C’est quand même une Cour qui juge des crimes commis à des milliers de kilomètres de là où elle siège, des accusés et des témoins qui parlent des langues différentes, un personnel qui compte soixante-dix nationalités. En racontant cette histoire, j’essaie de montrer sa complexité. Et derrière, comment la Cour est utilisée par les États à des fins diplomatiques, soit pour mettre fin à l’impunité et consolider les après-guerres, c’est la grande idée, soit pour servir leurs propres intérêts, souvent moins vertueux. Les 123 États qui ont ratifié le traité ont l’obligation de coopérer. Et la Cour,  malgré cette obligation, ne s’impose pas. Avant de poser des actes, elle cherche à obtenir leur aval. La Cour a besoin de la coopération des États pour pouvoir mener des procès, mais elle n’est pas parvenue à créer un juste équilibre entre ses impératifs de justice et son environnement politique. J’ai eu idée de ce livre il y a deux ans, après l’arrivée de la nouvelle procureure. J’avais tout simplement envie de raconter le quotidien de cette Cour, ses interactions avec les États et son inscription dans les relations internationales.

« Le Joker des puissants » : le titre de votre livre traduit d’emblée une analyse à charge. Cette juridiction est-elle loin de ses louables ambitions originelles ?
- Je ne crois pas que ce soit à charge, c’est ce que j’ai observé. Il est certain qu’elle a un objectif, un statut, et des textes qui sont très compliqués mais elle se cache derrière tout cela. J’ai cherché ce qui fonctionnait dans cette Cour, j’ai cherché à voir comment elle répondait à la mission qu’elle prétend servir et je n’ai rien trouvé. Il me semble que c’était quelque chose qu’il fallait raconter.

Votre regard a-t-il changé au cours des années, au fur et à mesure que vous découvriez les dysfonctionnements de cette institution ?
- Oui, j’ai couvert les tribunaux pour le Rwanda et l’ex-Yougoslavie qui fonctionnaient comme des tribunaux plus classiques avec des procès publics, des confrontations entre les témoins et les accusés, une justice vivante, des actes d’accusation étoffés, qui avaient du sens. Dans leur ensemble, les actes d’accusation de la CPI sont faibles et les procureurs ont d’ailleurs souvent été rappelés à l’ordre par les juges. Dans plusieurs affaires, le procureur a pioché certains épisodes de l’histoire des accusés, ou des crimes, de façon partielle, sans donner toute la mesure des événements sur lesquels il enquêtait. Cela a été le cas, par exemple, avec Thomas Lubanga, chef de milice de l’est du Congo, qui a été accusé pour le seul fait d’avoir enrôlé des enfants de moins de 15 ans dans ses troupes. Mais les guerres de l’Est de la République démocratique du Congo ont fait au moins trois millions de morts et je ne suis pas certaine que les victimes s’y retrouvent. A la CPI, les trois quarts des audiences sont à huis-clos, les procès sont secrets, la majorité des témoins déposent leur témoignage sous pseudonyme. Comme les autres tribunaux, la CPI n’a pas de forces de police et doit compter sur les polices de différents États pour arrêter des suspects. La CPI a fait des choix au départ qui, il me semble, ne la servent pas aujourd’hui.

Vous évoquez aussi le niveau des salaires perçus.
- Oui, la CPI n’est pas dans le système ONU et elle aurait pu par exemple adopter sa propre grille de salaire. Elle ne l’a pas fait. Elle a choisi le système ONU : 37h par semaine, des salaires faramineux, pas de taxe, pas d’impôt et derrière une implication minimale. Certaines personnes travaillent peu par rapport à des niveaux de salaires considérables. Les Etats viennent de payer des locaux 216 millions d’euros, c’est énorme. C’est un lieu vitré sans âme, sans symbolique. La CPI parle de transparence et il me semble que la justice n’est pas faite pour être transparente mais publique.

Ce livre est-il le fruit d’une colère, d’un sentiment d’injustice ?
- Pas une colère, non; mon rôle n’est pas de militer pour ou contre la Cour. Le fait qu’elle souffre de nombreux dysfonctionnements n’empêche pas de le raconter, au contraire. La CPI a démarré avec un capital de crédit énorme, à l’époque et encore aujourd’hui, et il y a peu de regards critiques sur ses travaux. Au motif que la cause serait moralement juste, certaines ONG et certains acteurs de la Cour supportent mal les remises en cause de ses choix et de son bilan.

Y-a-t-il quand même des résultats positifs, treize ans après la création de ce tribunal permanent ?
(Silence).
- Je n’en trouve pas. Peut-être le fait qu’il y ait un mandat d’arrêt contre le président du Soudan, Omar el Béchir, qui a des difficultés pour voyager à l’étranger.
Ou le fait que l’existence même de la Cour conduise les États à mettre en place des procédures pour pouvoir juger sur leurs sols les auteurs de ces crimes. Mais si on regarde le bilan chiffré, c’est une trentaine de personnes mises en accusation dont trois jugées en treize ans ! Et ce sont trois chefs de milices locales. La CPI ne peut pas poursuivre tous les criminels mais n’a encore jamais jugé de hauts responsables. Et à ce jour, les condamnations n’ont toujours pas débouché sur l’attribution de réparations pour les victimes.

Quel est le procès qui vous a le plus marquée à la CPI ?
- Je n’y ai pas vu de procès marquant, ni sur le fond, ni sur la forme.

Et lors de vos précédentes expériences judiciaires ?

- Le procès de Charles Taylor (président du Libéria de 1997 à 2003, ndlr) à la Haye, par le tribunal pour la Sierra Leone. C’était un très beau procès. Et celui de Milosevic, qui s’est malheureusement fini sans jugement car l’accusé est mort en prison ici, en 2006. Il y avait du fond, avec des témoins qui venaient s’exprimer publiquement. Quand une femme de Bosnie, qui a perdu son mari et son fils, est face à l’accusé et lui dit « Vous mentez M. Milosevic », ça a du sens. Au tribunal d’ex-Yougoslavie, une femme en interrogeant un accusé qu’elle connaissait a enfin retrouvé les corps de ses fils tués. L’accusé lui a dit. Cela aussi a beaucoup de sens.

Propos recueillis par Anne Leray

18:04 Écrit par Shlomit | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | Pin it! | | |

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