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06/04/2011

Il y a 50 ans : le procès Eichmann

Le 11 avril 1961, débutait le procès d'Adolph Eichmann

Le procès Eichmann est un événement fondateur, dont l’impact a parfois été un peu oublié avec l’émergence, dans les années 1970-1980, dix à vingt ans plus tard, d’une prise de conscience à l’échelle européenne puis internationale de l’ampleur des crimes nazis, et tout particulièrement de la « Solution finale ».


C’est bien après le procès de Jérusalem que la mémoire de la Shoah, et même la mémoire tout court, sont devenues des valeurs cardinales de notre époque. C’est bien après que les sociétés occidentales ont admis le caractère sans précédent du génocide perpétré par les nazis, qu’elles ont affronté tout à la fois un nouvel impératif du souvenir, un besoin de reconnaissance des victimes et de leurs descendants, une obligation de réparation morale, politique, financière, judiciaire, près d’un demi-siècle après les faits – situation elle aussi sans précédent. 

Le 50e anniversaire de ce procès, ouvert le 11 avril 1961, offre cependant l’occasion de revenir sur cette étape essentielle dans l’émergence à la fois d’une mémoire publique et partagée de la Shoah, et dans l’apparition de nouvelles formes de justice allant bien au-delà de la répression des grands criminels. 

A cette occasion, le Mémorial de la Shoah va présenter une exposition
exceptionnelle avec des archives et des documents sonores rares prêtés notamment par les Archives de l’Etat d’Israël. Un cycle de conférences, projections et rencontres avec des intervenants israéliens et des experts internationaux est également programmé. 

 Un face‐à‐face physique et symbolique

 Tout commence le 23 mai 1960. Ce jour-là, le premier ministre israélien, David Ben Gourion, monte à la tribune de la Knesset pour une annonce aussi brève que spectaculaire. « Les forces de sécurité israéliennes ont découvert très récemment l’un 

des plus grands criminels de guerre nazis, Adolf Eichmann, l’homme qui a inventé et réalisé la solution définitive à la question juive, c’est à dire l’extermination de six millions de Juifs européens. 

 Adolf Eichmann sera bientôt jugé en Israël, selon la juridiction prévue à l’encontre des nazis et de leurs collaborateurs. » 

L’information suscite la stupeur, en Israël comme dans le reste du monde. La surprise ne vient pas tant de la capture d’un criminel nazi, dont très peu connaissent le rôle exact, mais de sa présence en Israël même. C’est la première confrontation directe, à la fois physique et symbolique, entre l’un des responsables de l’extermination et le nouvel État juif, un face-à face lourd de signification et pourtant quelque peu inattendu. 

La capture d’Eichmann en Argentine, le 11 mai 1960, par un commando du Mossad, effectué dans des conditions rocambolesques, ne marque pas l’aboutissement d’une traque acharnée. Ni avant, ni après 1948, les Israéliens n’ont fait de la chasse aux anciens nazis une priorité. Eichmann a beau avoir été repéré en Argentine dès son arrivée, en 1950, il n’a pas constitué une cible. Les autorités étaient alors plus préoccupées par les ennemis du présent, les pays arabes, que par ceux d’hier. Mais un tournant s’est opéré en 1959, peut-être après les incertitudes de la crise de Suez, trois ans plus tôt, qui a tourné à l’avantage des adversaires. C’est alors que Ben Gourion décide de lancer une opération qui conduira à la capture du dénommé Ricardo Klement, alias Adolf Eichmann. Son procès a été voulu, organisé, orchestré par le gouvernement israélien afin de consolider l’identité nationale et afficher à la face du monde que le jeune État était seul habilité à défendre les intérêts et le souvenir des juifs morts ou vivants du monde entier. 

Événement à la fois exceptionnel et fondateur, il a dès le début suscité de nombreuses polémiques qui ont perduré, pour certaines, jusqu’à aujourd’hui. Les disputes ont porté sur les conditions de la capture, sur la légitimité d’un État n’existant pas au moment des faits à juger les crimes commis contre les Juifs européens, sur l’opportunité d’un procès national plutôt qu’international, sur la nature de l’accusation, sur l’application de la peine de mort. Elles ont concerné l’histoire même de la « Solution finale » dont le procès propose un récit cohérent mais dans une perspective marquée par une logique politique  et judiciaire. Le procureur général, Gideon Hausner, en liaison constante avec Ben Gourion, veut en effet prouver qu’Eichmann a été l’« architecte du génocide », ce qui permettrait de faire le procès de la « solution finale » dans son ensemble, alors qu’Eichmann n’a été directement impliqué que dans certaines de ses étapes. 

 Le procès de Jérusalem s’est étalé sur huit mois, du 11 avril au 15 décembre 1961. 

  Le jugement en appel s’est déroulé en mars 1962. À son terme, Eichmann fut condamné à mort et pendu le 31 mai 1962. Il est le second et dernier condamné à mort exécuté dans l’histoire d’un pays pourtant en état de guerre depuis plus de soixante ans. Le procès collectionne d’autres particularités. Il est le premier à se concentrer sur la « Solution finale » en tant que telle. Il juge un criminel de guerre nazi répondant seul de ses actes, devant un tribunal civil et non militaire comme Nuremberg. Il s’ouvre tardivement après les faits alors que beaucoup souhaitent tourner la page du passé nazi, en particulier en Allemagne fédérale, pays qui a signé en 1952 un accord 

de réparation avec Israël – les autorités israéliennes évitent d’ailleurs d’embarrasser le Chancelier Adenauer, critiqué pour tolérer la présence d’anciens nazis dans les institutions fédérales. 

Il est le premier procès intégralement filmé et le deuxième grand procès après Nuremberg ayant autorisé l’entrée des caméras dans le prétoire : l’exposition présente de larges extraits du filmage opéré par Leo Hurwitz, un précurseur dans son domaine, dont le Mémorial de la Shoah a acquis une copie intégrale, consultable par le public pour la première fois en Europe. On s’y exprime en plus d’une demi-douzaine de langues : l’hébreu, le yiddish, l’allemand, le hongrois, l’anglais, le polonais, le français, reflet du caractère continental de la Shoah. Surtout, il a obligé la justice israélienne à innover dans ses pratiques, dans ses lieux, dans ses procédures. Au procès de Nuremberg, on a contesté aux vainqueurs le droit de juger les vaincus. Au procès de Jérusalem, on conteste aux victimes le droit de juger les assassins, d’où la nécessité d’un procès irréprochable. 

 Souveraineté et dignité nationale 

Le procès de Jérusalem repose sur une loi de 1950 réprimant les nazis et les collaborateurs. Elle punit de mort les « crimes contre le peuple juif », les « crimes contre l’humanité », et les « crimes de guerre », tous trois imprescriptibles. Elle a fait couler beaucoup d’encre car elle s’écarte des procédures criminelles habituelles. C’est une loi rétroactive, s’appliquant à des faits commis hors du territoire, autorisant la poursuite de faits déjà jugés auparavant. Le choix d’un procès national, investi d’une mission nationale, marque le refus d’un procès international à vocationuniversaliste. Le débat, politique et philosophique autant que juridique qui éclate alors constitue un tournant dans l’histoire de la mémoire de la Shoah : il montre la difficulté de tenir compte à la fois de la singularité historique de ce crime qui a visé exclusivement les Juifs, et d’affirmer en même temps sa portée universelle. 

Première session du procès le 11 avril 1961

Le procès s’inscrit aussi dans une continuité avec la situation de l’après-guerre en Europe. Ben Gourion voulait « un Nuremberg du peuple juif » et, de fait, les réminiscences du procès intenté par les Alliés sont omniprésentes : par les incriminations, les documents et témoignages utilisés (dont ceux du Centre de documentation juive contemporaine de Paris), la présence de certains protagonistes. Appliquée pour la première fois à un criminel nazi et non à un « collaborateur » juif, la loi de 1950 ne doit pas se mesurer uniquement à l’aune de l’idéologie sioniste. Elle équivaut, dans un contexte particulier, aux actions judiciaires menées après 1945 dans tous les pays anciennement occupés par l’Allemagne nazie, un fait rarement noté par les historiens. Les procès d’épuration furent souvent l’occasion de réaffirmer une identité nationale altérée par la guerre et la collaboration, comme en France où l’épuration se fit en grande partie au nom d’une dignité nationale bafouée. Avec quelques années de retard, Israël s’engage dans une même voie, cherchant à montrer qu’il est un peuple comme les autres parmi ceux qui ont été victimes du IIIe Reich. Punir lui-même l’un des meurtriers des Juifs européens, c’est donc renforcer les fondements de son existence. 

Le procès Eichmann est également un événement exceptionnel par l’attitude de l’accusé lui-même. La postérité en a retenu le portrait philosophique que dresse Hannah d’Arendt dans Eichmann à Jérusalem, publié en 1963, livre qui a suscité une longue polémique. Souvent mal compris, mêlant observations empiriques et réflexion théorique, l’ouvrage a focalisé l’attention sur le fait que le plus grand crime de masse de l’histoire aurait revêtu à Jérusalem le visage d’un homme ordinaire, celui de la « banalité ». 

Si la thèse d’Arendt va bien au-delà de cette interprétation elle-même triviale – entre autres choses, elle insiste sur la nouveauté du système politique criminel dans lequel Eichmann s’est formé –, elle masque trois éléments importants. D’abord, Eichmann a été bien plus qu’un simple fonctionnaire zélé. Il a mené une carrière rapide et exercé des responsabilités importantes au sein du dispositif génocidaire. Il a été un homme de terrain et non un simple bureaucrate. Quant à son engagement dans le nazisme, il a été total. Ensuite, Eichmann présente la particularité d’être l’un des nazis de haut rang qui s’est le plus exprimé après-guerre, laissant de milliers de pages de mémoires, d’entretiens, de notes avant le procès, et presque autant durant sa captivité. Enfin – et c’est un exemple atypique parmi les nazis déférés devant un tribunal –, Eichmann a activement, presque frénétiquement participé à son propre procès, répondant volontiers aux questions de la cour, discutant les documents présentés à charge, prenant des notes lors des dépositions de témoins. 

La prise de parole des victimes 

L’un des éléments les plus mémorables du procès Eichmann réside dans l’audition de plus d’une centaine de témoins, presque tous des survivants, tous juifs sauf deux, presque tous s’exprimant pour la première fois – liste à laquelle il faut ajouter les témoins de la défense, pour la plupart d’anciens responsables nazis, dont les dépositions furent recueillies par écrit en Allemagne. Ces témoins parlent des heures avec la crainte de ne pas trouver les mots, de n’être pas crus, d’informer leurs proches alors dans l’ignorance de ce qu’ils ont traversé. Cette prise de parole du « témoin moral », celui qui parle autant au nom des morts qu’en son nom propre, constitue l’un trait de la postérité des guerres du XXe siècle. Elle est apparue avec la Première Guerre mondiale, première expérience de violence de masse ayant suscité une vague de témoignages spontanés, venus de tous les milieux. Elle s’est exprimée pour la première fois dans le cadre d’une enceinte judiciaire à Nuremberg. 

 

Le procès Eichmann accorde cependant au témoin une place centrale et inhabituelle. Les survivants y ravivent les souvenirs d’un passé déjà estompé pour leurs contemporains – à tel point qu’on sollicite parmi eux un historien pour rappeler ce que fut le judaïsme européen d’avant 1939 –, affrontant des générations peu préparées à les comprendre ou simplement à les entendre, contraints de revivre leurs souffrances, souvent avec une intensité que le temps n’a pas atténuée. Cette procession de survivants a secoué la société israélienne et a sans doute modifié durablement l’image du pays. Elle a opposé à la représentation fondatrice d’un judaïsme héroïque et combattant, la réalité massive, sans doute inassimilable de l’extermination de près de six millions de civils qui n’avaient aucune vocation à devenir les martyrs d’une cause passée, présente ou future. Ben Gourion et le procureur Hausner perçoivent le problème, d’où la présence à la barre d’anciens résistants : rescapés de la révolte du ghetto de Varsovie ou des organisations juives de combat. Ils n’ont pas de rapport direct avec Eichmann, mais ils sont là pour faire précisément le lien entre ces deux images du peuple juif, entre ces deux mondes, celui des victimes, celui des héros, entre le passé et l’avenir, comme si les deux ne pouvaient plus désormais être dissociés. Dès 1961, on pressent déjà que les souvenirs de la Shoah peuvent faire l’objet des usages les plus bénéfiques comme des plus discutables. Le procès Eichmann et ses suites sont là pour nous rappeler que l’entretien d’une mémoire nationale, surtout si elle s’exprime par la voie judiciaire, ne relève pas uniquement du registre des bons sentiments. Elle exprime aussi une violence latente, elle-même conséquence de la violence subie. 

Le passeport au nom de Ricardo Klement. Coll. Ministère de la Justice d'Argentine.

Exposition : juger Eichmann, Jérusalem 1961

du 8 avril au 28 septembre 2011

L’exposition, qui ouvre ses portes le 8 avril, présente des archives exceptionnelles pour comprendre ce que fut le procès d’Eichmann, un des responsables majeurs de l’extermination des Juifs durant le nazisme.

Des documents originaux ayant servi au procès, des films retraçant l’interrogatoire pré­li­mi­naire d’Eichmann, des pho­to­gra­phies et des enre­gis­tre­ments sonores pris au moment du pro­cès sont ainsi dis­po­nibles. Les jour­naux tenus par le cri­mi­nel nazi en pri­son sont égale­ment pré­sen­tés. Enfin, le public pourra consul­ter pour la pre­mière fois l’intégralité des images du pro­cès, soit près de 250 heures filmées.

Des extraits de cor­res­pon­dance d’Hannah Arendt ou de David Bend Gourion seront égale­ment visibles

Un cycle de pro­jec­tions et de ren­contres accom­pagne l’exposition. Un débat autour d’Hannah Arendt, auteur de “Eichmann à Jérusalem, rapport sur la bana­lité du mal ” aura lieu entre autres le 22 mai, et le 19 juin, une ren­contre sera consa­crée aux pro­cès des cri­mi­nels nazis en France.



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10:13 Écrit par Shlomit dans Israël | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | Pin it! | | |

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