Directeur général de Total depuis 2007, PDG du groupe depuis 2010, Christophe de Margerie était devenu en quelques années l’un des grands patrons français les plus emblématiques. Retour sur quelques-uns des grands dossiers passés dans lesquels il a eu à intervenir.  

Gaz de schiste : un partisan de l’exploitation

Partisan résolu de l’exploitation des gaz de schiste, Christophe de Margerie avait pourtant baissé d’un ton depuis 2012. Il avait alors renoncé à être «le fer de lance de l’aventure un peu stupide» du gaz de schiste en France : le PDG de Total jugeait en effet contre-productive son implication dans le débat. Repli tactique, qui n’en faisait pas un tiède sur le sujet. Pour Margerie, les gaz de schiste étaient la promesse d’une «certaine forme de révolution industrielle» - et un relais au pétrole, dans la perspective de l’épuisement des réserves d’or noir. Dédaigneux des arguments écologiques contre cette exploitation, il croyait en la possibilité de la mener de manière «toujours plus propre».

En retrait du débat public français, Total n’en avait donc pas moins investi le secteur des gaz de schiste ailleurs dans le monde. Aux Etats-Unis, en Argentine, le groupe exploite déjà des gisements. En Australie, en Chine au Royaume-Uni ou en Pologne, il en étudie la possibilité. Avec une prudence nouvelle, cependant, en raison de la rentabilité décevante des puits américains : «Il est clair qu’on met la pédale douce», avait expliqué Margerie début 2013.

Russie : un adversaire des sanctions

Russian President Vladimir Putin
                    gestures as he speaks during a press conference
                    after the 10th Asia-Europe Meeting (ASEM) on October
                    17, 2014 in Milan. Ukraine reported progress on
                    October 17 on its gas dispute with Russia, raising
                    hopes of an EU-backed resolution of the broader
                    conflict between the Soviet-era allies that has left
                    3,600 people dead since March. The announcement
                    caused some surprise after a first round of talks
                    early in the day between Putin, Ukraine President
                    Petro Poroshenko, and leaders«Un vrai ami de notre pays» : c’est ainsi que le président russe, Vladimir Poutine (photo AFP), qualifie Christophe de Margerie dans un message de condoléances adressé mardi à François Hollande. «Le président Poutine appréciait au plus haut point les qualités d’homme d’affaires de Margerie, son dévouement continu non seulement dans les relations francorusses mais dans toutes les formes de coopération», a indiqué le porte-parole du Kremlin. 

Dans le contexte actuel de tension entre la Russie et l’Occident, le PDG de Total restait en effet partisan d’une bonne entente entre les deux parties. «Les sanctions sont une voie sans issue, jugeait-il en septembre. Nous ne devons pas nous laisser persuader que la Russie est un ennemi, d’autant que notre approvisionnement en énergie dépend en grande partie de ce voisin.» Le même mois, Margerie participait, aux côtés d’autres grands patrons et de politiques français promusses, à une table ronde à l’ambassade de Russie à Paris. 

C’est que le géant de l’Est, où Total est présent depuis 1991, est un partenaire essentiel de l’entreprise. La Russie représente aujourd’hui environ 10% de la production du groupe français, et devait devenir son principal fournisseur d’ici à 2020, devant le Moyen-Orient. En mai 2014, à Saint-Petersbourg, Total avait ainsi signé un accord avec la compagnie russe Lukoil pour l’exploitation du gaz de schiste sur le sol russe. Margerie avait des contacts directs avec Vladimir Poutine, qu’il déclarait rencontrer «une ou deux fois par an». Et c’est d’une réunion avec le Premier ministre Medvedev qu’il revenait la nuit de l’accident qui lui a coûté la vie. 

Energies renouvelables : un investisseur prudent

Le moins qu’on puisse dire est que Margerie ne cédait pas au catastrophisme : «Il y aura du pétrole, du gaz et du charbon pour des centaines d’années, et pas seulement pendant soixante-dix ans comme certains le disent, expliquait-il en 2011 à Challenges. Le problème, ce n’est pas :"Est-ce que nous en aurons encore demain ?" mais : "Est-ce qu’il y en aura assez ?"» Satisfait que l’expression «transition énergétique» ait pris le pas sur «décarbonisation», le PDG de Total déclarait aussi ne pas croire aux effets cancérogènes du Diesel. 

Dans ces conditions, les énergies renouvelables représentaient, pour le PDG, un (modeste) complément plutôt qu’une alternative aux hydrocarbures. En 2011, Total a tout de même investi 1,4 milliard d’euros pour prendre le contrôle de SunPower, fabricant californien de panneaux solaires. Initialement mal en point, l’affaire semble aujourd’hui plus prometteuse. Elle ne pèse cependant pas lourd par rapport aux projets du groupe dans les énergies fossiles. «Tout le monde veut de l’énergie propre, mais on ne veut pas souvent en payer le prix», relevait Christophe de Margerie en avril dernier, lors d’un forum organisé par Libération. 

Justice : un habitué des tribunaux

Franco-Lebanese businessman Ziad
                  Takieddine speaks during an interview with Reuters at
                  his offices in Paris April 19, 2013. France has opened
                  a judicial investigation into allegations that former
                  President Nicolas Sarkozy's 2007 election bid won
                  illicit funds from late Libyan leader Muammar Gaddafi,
                  the public prosecutor's office said on Friday. An
                  official at the prosecutor's office said an inquiry
                  had been opened after allegations made by a
                  Franco-Lebanese businessman Ziad Takieddine, himself
                  under investTrop grosse, trop riche, trop affairiste… Total n’est pas l’entreprise préférée des Français, et Christophe de Margerie en était bien conscient. Une réputation que n’ont pas arrangée les nombreuses affaires ayant concerné la société, et dont certaines l’ont directement touché. En juin 2013, le parquet de Paris a ainsi ouvert une enquête pour corruption, après le versement d’une commission de près de 7 millions d’euros à une société de l’homme d’affaires franco-libanais Ziad Takieddine (photo Reuters), en marge d’un contrat gazier avec la Libye. Christophe Margerie est directement intervenu dans la négociation, finalement restée sans suite. 

En mai 2013, Total et son PDG avaient déjà été renvoyés devant le tribunal correctionnel pour corruption et abus de biens sociaux. Objet de la procédure : le versement de 63 millions de dollars (près de 50 millions d’euros) à deux proches du fils de l’ancien président iranien, Akbar Hachemi Rafsandjani, en lien avec un important contrat pétrolier et gazier. Aux Etats-Unis, ce sont 400 millions d’euros que Total a dû verser à l’administration pour éteindre la procédure. En juillet 2013, c’est en revanche une relaxe générale qui a été prononcée dans l’affaire «pétrole contre nourriture» : Total et son patron étaient soupçonnés d’avoir contourné l’embargo onusien frappant le pétrole irakien sous Saddam Hussein.

Mais l’affaire la plus médiatique à avoir concerné Total ces dernières années est évidemment celle de l’Erika. Après avoir fait appel de sa condamnation, le groupe a été définitivement condamné en 2012. Il aura versé au total près 370 millions d’euros au bénéfice des parties civiles et du nettoyage des côtes bretonnes. 

Impôts : un mauvais payeur ?

Le sujet ne manque jamais de revenir dans le débat : entreprise mondiale réalisant de considérables profits, Total paye bien peu d’impôts en France. Ainsi, le groupe n’a pas payé d’impôt sur les sociétés en 2012 et 2013, année où il a pourtant réalisé 12 milliards et 8,4 milliards d’euros de bénéfices. En effet, le groupe est déficitaire en France. Lors de la dernière présidentielle, Nicolas Sarkozy avait donc promis d’imposer les multinationales sur leur chiffre d’affaires mondial. 

De son côté, Margerie avait habilement expliqué qu’il «rêvait» de payer plus d’impôts… au cas où il réaliserait plus de bénéfices dans l’Hexagone. Et qu’il en payait beaucoup, d’ailleurs, dans les pays où Total réalise des bénéfices : «Nous payons aujourd’hui à peu près 14 milliards d’impôts, ce qui représente 56% de nos résultats avant impôt», avait-il expliqué. En août 2011, il avait par ailleurs cosigné un appel en faveur d’une «contribution exceptionnelle» des Français les plus aisés.  

LIBERATION